Culture

Un ancien infirmier psychiatrique expose cent tableaux au Musée Picasso, et l’Amérique qu’il peint vous regarde droit dans les yeux

posted by Vincent 28 juillet 2026
Affiche de l'exposition Henry Taylor, Where thoughts provoke, au Musée Picasso-Paris, montrant deux personnages peints devant un mur de briques

Pendant dix ans, Henry Taylor a poussé des chariots de médicaments dans un hôpital psychiatrique californien, celui de Camarillo, un carnet de croquis dans la poche. Il dessinait les patients entre deux gardes. Aujourd’hui il approche des soixante-dix ans, ses toiles s’arrachent en vente aux enchères, et le Musée Picasso lui offre sa première rétrospective en France. Cent œuvres, treize salles, deux étages. On appelle ça une consécration.

L’exposition s’appelle « Where thoughts provoke » et elle tient jusqu’au 6 septembre. Le titre est un peu obscur, l’accrochage beaucoup moins. Taylor peint des visages. Ses proches, des inconnus croisés dans la rue, des figures de l’histoire noire américaine, parfois lui-même. Et ces visages, presque tous, vous fixent. Impossible de passer devant en touriste pressé.

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière. Taylor n’est pas un virtuose léché. Sa peinture est franche, un peu brute, posée par larges aplats, avec des maladresses assumées qui font toute la vie du truc. Il a longtemps peint sur ce qu’il avait sous la main : des boîtes de céréales, des cagettes, des vieux meubles. Ça reste dans le geste, cette débrouille. On sent quelqu’un qui a appris tard et sur le tas, un diplôme des beaux-arts décroché à trente-sept ans pendant qu’il travaillait encore à l’hôpital.

Henry Taylor (monographie)

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Le musée l’inscrit dans sa série sur l’héritage de Picasso vu par les Américains, après Faith Ringgold, Pollock et Guston. Le rapprochement se défend : même liberté de facture, même façon de tordre le portrait pour dire autre chose que la ressemblance. Sauf que Taylor, lui, raconte une Amérique précise, celle des quartiers noirs, des familles, des vies ordinaires qu’on ne peint presque jamais. C’est un peintre d’histoire qui aurait décidé que l’histoire, c’est aussi le voisin d’en face.

Faut-il y aller ? Oui, sans hésiter, et pas seulement pour cocher une case culturelle. C’est le genre d’exposition qui remet les idées en place sur ce que peut faire un portrait aujourd’hui, quand on fabrique des visages par milliers en trois secondes. Ceux de Taylor, eux, ont mis dix ans d’hôpital et une vie entière à exister.

Une réserve quand même : l’été, le musée est bondé et le parcours est dense. Prenez votre temps, allez-y en semaine si vous le pouvez. Ces regards méritent mieux qu’un coup d’œil.

Crédit photo : Musée Picasso-Paris

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