
La photographie de rue vient de se prendre un drôle de coup de canif, et il arrive d’un endroit inattendu. Le Home Office britannique, l’équivalent de notre ministère de l’Intérieur, a glissé dans un livret destiné aux demandeurs d’asile une petite phrase qui a fait bondir les photographes. On y lit qu’au Royaume-Uni, on ne devrait pas photographier ou filmer quelqu’un sans son accord, y compris dans la rue.
Sauf que c’est faux. Prendre quelqu’un en photo dans un lieu public, sans lui demander la permission, n’a jamais été illégal outre-Manche. Le syndicat national des journalistes est monté au créneau pour rappeler que ce raccourci déforme la loi, et qu’il risque surtout d’attiser l’hostilité envers celles et ceux qui osent lever un appareil.
Et c’est là que l’affaire dépasse de loin une simple brochure administrative. La photographie de rue est un art à part entière, et un pilier de notre mémoire collective. Sans ce droit de saisir l’instant dans l’espace public, pas de Cartier-Bresson et de son fameux instant décisif, pas de Robert Doisneau, pas de Raymond Depardon arpentant les villes. Ces images qui racontent une époque sont nées d’un geste tout simple, déclencher sans demander la permission à chaque passant.
Le grand classique de la photographie de rue, justement cité plus haut : l’ouvrage où Cartier-Bresson a posé sa fameuse idée de l’instant décisif.
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Le malaise est réel, remarquez. Entre les smartphones qui filment tout, les lunettes connectées qui enregistrent en douce et la peur de se retrouver exposé en ligne, notre rapport à l’image dans la rue s’est sacrément tendu. On comprend très bien que des gens n’aient aucune envie de finir sur le compte d’un inconnu. Mais confondre ce malaise avec une interdiction pure et simple, c’est un pas de trop.
Le plus gênant, au fond, c’est qu’un État raconte n’importe quoi sur ses propres lois, dans un document officiel, à un public déjà fragilisé. La frontière entre protéger la vie privée et décourager tout un art n’a jamais paru aussi fine.
On aurait presque envie de glisser un exemplaire d’Images à la sauvette entre les mains de qui a rédigé ce livret. Photographier la rue, ce n’est pas espionner les gens. C’est, depuis un siècle, l’une des plus belles façons de raconter ce que nous sommes.
Crédit photo : Illustration générée par IA





