
Le phénomène a un nom à la mode anglo-saxonne, le sharenting, et une réalité bien moins légère qu’il n’y paraît. Des parents exposent leurs enfants sur les réseaux sociaux, parfois dès la naissance, multipliant photos et vidéos de moments intimes. Certains en ont fait un commerce, transformant le quotidien familial en contenu monétisable, dans une course aux vues et aux revenus publicitaires. Face à cette dérive, le législateur s’est emparé du sujet, avec une proposition de loi visant à garantir le respect du droit à l’image des enfants.
Le passage au Sénat aura illustré toute la difficulté de l’exercice. La chambre haute a adopté le texte, mais en l’allégeant sensiblement, au point que ses promoteurs ont pu parler d’une version diluée. Les sénateurs ont notamment jugé inutile certaines dispositions que l’Assemblée nationale tenait à conserver, en particulier la possibilité pour un juge de confier l’exercice du droit à l’image à un tiers en cas de graves atteintes. Entre les deux chambres, le bras de fer a porté moins sur le principe que sur la fermeté des outils.
Sur le fond, le texte pose pourtant des jalons utiles. Il inscrit l’idée que le droit à l’image d’un mineur se protège en commun, par les deux parents, et en tenant compte de l’avis de l’enfant lui-même. En cas de désaccord entre le père et la mère, le juge pourra interdire à l’un d’eux de publier ou de diffuser tout contenu relatif à l’enfant sans l’accord de l’autre. Manière de rappeler une évidence souvent oubliée à l’ère du partage permanent : l’enfant n’est pas la propriété de ses parents, et son image lui appartient aussi.
L’objectif affiché tient en un mot, responsabiliser. Les associations alertent depuis des années sur les risques liés à cette surexposition : détournement d’images à des fins malveillantes, atteinte à la vie privée, et plus tard le poids pour l’adolescent d’une enfance entière étalée en ligne sans son consentement. Un enfant ne choisit pas de devenir une vedette de chaîne familiale, et il devra pourtant vivre avec les traces numériques semées par ses propres parents.
C’est là que la dilution sénatoriale laisse un goût d’inachevé. Affirmer un principe ne suffit pas si les moyens de le faire respecter manquent de mordant. Sans dispositif contraignant et sans capacité réelle d’intervention du juge, le risque est de produire une loi de témoignage, qui pose un cadre moral sans véritablement modifier les pratiques.
Reste que le débat lui-même marque une prise de conscience. Légiférer sur le sharenting, c’est admettre que l’intimité des enfants mérite une protection spécifique, y compris contre leurs proches. La frontière entre le souvenir partagé et l’exposition abusive demeure floue, et aucun texte ne remplacera le bon sens des parents. Mais poser la question dans l’enceinte du Parlement, c’est déjà reconnaître que ce qui semblait anodin ne l’est plus du tout.
Crédit photo : DR
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