
Quentin Dupieux a passé sa carrière à filmer des objets qui n’ont pas leur place : un pneu tueur, un blouson en daim possessif, une mouche géante. Alors quand on annonce qu’il signe un film, on s’attend au décalé. Sauf que Yannick, sorti en 2023, joue dans une catégorie un peu différente. L’absurde y est plus discret, presque sage, et c’est justement ce qui le rend particulier.
Le pitch tient sur un ticket de théâtre. Dans une salle parisienne à moitié vide, deux comédiens jouent une comédie de boulevard ratée, intitulée Le Cocu. Le public s’ennuie poliment. Sauf un spectateur, Yannick, gardien de nuit venu chercher un peu de réconfort après sa journée. Lui ne supporte pas qu’on lui fasse perdre son temps avec un spectacle médiocre. Alors il se lève, interrompt la représentation et finit par prendre la salle en otage pour réécrire la pièce à sa manière.
Le rôle est porté par Raphaël Quenard, dans une partition qui a beaucoup fait pour asseoir sa réputation. Son Yannick est à la fois touchant et inquiétant, un type ordinaire qui réclame son dû de divertissement avec une logique implacable. Il paie sa place, il a fait le déplacement, il estime mériter mieux. Difficile de lui donner entièrement tort, et c’est tout le malaise du film.
Car derrière la situation cocasse, Dupieux gratte quelque chose de plus profond. Yannick parle du rapport entre l’art et son public, du mépris de classe larvé qui peut traverser une salle de spectacle, et de cette idée que le théâtre serait un lieu réservé à ceux qui ont les bons codes. Le gardien de nuit, avec ses mots simples et son arme bien réelle, renverse le rapport de force. Soudain, ce sont les artistes qui doivent justifier ce qu’ils proposent.
Fidèle à sa méthode, Dupieux a tout fait ou presque : écriture, image, montage, réalisation. Le résultat est court, nerveux, sans gras. Pas de scènes inutiles, pas de remplissage, une mécanique qui se resserre au fur et à mesure que la tension monte dans la salle. On rit, mais d’un rire un peu coincé, conscient qu’on pourrait être à la place des spectateurs pris au piège.
Le public a répondu présent. En deux semaines d’exploitation, le film a dépassé les 200 000 entrées, un joli score pour une proposition aussi singulière, tournée vite et sans ambition de blockbuster. Preuve qu’un cinéma malin et radical peut encore trouver son monde, à condition de ne pas prendre les spectateurs pour des consommateurs passifs.
Au fond, Yannick retourne la question qu’on pose d’habitude aux salles : et si c’était le public, parfois, qui avait raison de râler ? Dupieux ne tranche pas vraiment. Il laisse planer le doute, avec ce mélange d’humour pince-sans-rire et de cruauté tranquille qui fait sa signature. C’est ce qui rend ce film à part dans une filmographie déjà bien étrange.
Crédit photo : DR
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