
Il existe peu de cinéastes français dont on reconnaît une œuvre dès la première minute, sans même connaître le titre. Quentin Dupieux est de ceux-là. Né en 1974, ancien musicien électro sous le nom de Mr. Oizo, il a bâti une filmographie aussi prolifique qu’absurde, où chaque film semble partir d’une idée que tout le monde aurait jugée infilmable. Et c’est précisément ce qui fait sa force.
Le point de bascule, c’est Rubber, en 2010. Le héros y est un pneu de voiture abandonné dans le désert qui se met soudain à rouler tout seul et à faire exploser, par la seule force de sa pensée, tout ce qui croise sa route. Personnages, animaux, têtes humaines. Présenté avec un sérieux de documentaire animalier, le film assume son délire de bout en bout, et pose au passage les règles du jeu Dupieux : on ne cherche pas à comprendre, on regarde une mécanique du non-sens tourner à plein régime.
Suivront d’autres objets de fascination. Dans Mandibules, deux abrutis attachants découvrent une mouche géante coincée dans le coffre d’une voiture et décident de la dresser pour gagner de l’argent. Dans Le Daim, un homme tombe amoureux, au sens propre, de sa veste en peau de daim, au point d’être prêt à tuer pour devenir le seul individu sur Terre à porter un blouson. Réincarné met en scène un type capable de remonter le temps de quelques heures, qui passe son temps à mourir et ressusciter. Fumer fait tousser confie le sort de l’humanité à une brigade de super-héros tabac et nicotine. Quant à Daaaaaalí, c’est un portrait éclaté de Salvador Dalí, incarné par plusieurs acteurs à la fois, où une journaliste tente désespérément de commencer une interview qui ne démarrera jamais.
Ce qui frappe, au-delà des pitchs improbables, c’est la méthode. Dupieux écrit, tourne, monte, fait la musique et la photo, presque seul. Ses films durent rarement plus de quatre-vingts minutes, coûtent peu, et s’enchaînent à un rythme effréné, parfois deux par an. Là où d’autres mettent une décennie à accoucher d’un projet, lui dégaine ses lubies comme on griffonne sur un carnet. Cette économie de moyens n’est pas une contrainte subie, c’est une esthétique. Le décor minimal, la mise en scène frontale, le jeu volontairement décalé des comédiens, tout concourt à un humour pince-sans-rire qui ne ressemble à rien d’autre dans le paysage français.
On peut trouver l’ensemble inégal, et c’est vrai que certains films tournent un peu à vide quand l’idée de départ ne tient pas la distance. Mais même les ratés ont quelque chose d’attachant, parce qu’ils prennent des risques que personne d’autre ne prend. Dupieux ne cherche pas à plaire, il cherche à intriguer, à déstabiliser, à faire rire d’un rire un peu gêné.
Au final, son cinéma ressemble à une longue blague philosophique sur l’absurdité du monde, racontée par quelqu’un qui aurait décidé de ne jamais nous faire de clin d’œil. C’est rare. Et c’est précieux.
Crédit photo : DR
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