
En 1943, dans un baraquement métallique perdu au milieu de la campagne anglaise, Alan Turing s’attaque à un problème que presque personne n’avait su résoudre : rendre une conversation parlée totalement incompréhensible à qui l’intercepterait. Le projet portait un nom biblique, Delilah, et il allait rester secret pendant des décennies.
La scène se passe à Hanslope Park, un site aujourd’hui encore classé puisqu’il abrite un centre du renseignement britannique. Turing y disposait d’un simple coin d’établi et d’un assistant, l’ingénieur électricien Donald Bayley, arrivé au printemps 1944.
L’idée consiste à appliquer à la voix ce que Turing maîtrisait déjà pour le texte chiffré. La machine découpe le son en plusieurs milliers d’échantillons par seconde, les convertit en nombres, puis ajoute à chacun un chiffre tiré d’une longue suite pseudo-aléatoire. À l’autre bout de la ligne, un appareil identique et parfaitement synchronisé soustrait la même suite pour reconstituer la voix d’origine.
C’est le principe du masque jetable, cette méthode où seul celui qui possède la bonne clé, au bon instant, peut lire le message. Sans elle, l’espion qui écoute n’entend qu’un brouhaha inexploitable. Cette clé sortait de cinq roues rotatives et huit circuits oscillants, treize générateurs combinés produisant une suite en apparence chaotique mais parfaitement reproductible.
Le résultat n’avait rien de parfait. La voix ressortait un peu sifflante, parfois trouée d’un claquement sec comme un coup de feu quand la synchronisation déraillait. Turing n’en a pas moins réussi sa démonstration en chiffrant puis en déchiffrant un enregistrement d’un discours de Winston Churchill.
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Le plus frappant, c’est la taille. Les Américains de Bell Labs avaient bien un équivalent, le SIGSALY, sauf qu’il occupait une pièce entière et pesait près de 50 tonnes. Delilah, elle, tenait dans trois boîtes grandes comme des boîtes à chaussures, 39 kilos avec l’alimentation. De quoi la glisser dans un camion, une tranchée ou un gros sac à dos.
Sauf que le calendrier a tout gâché. Turing et Bayley ont planché dessus jusqu’à l’automne 1945, mais la guerre s’achevait et plus personne n’avait besoin d’un brouilleur de voix de poche. Un seul prototype, jamais produit, jamais déployé, doucement glissé dans l’oubli.
Si l’on connaît cette histoire aujourd’hui, c’est grâce à Bayley, qui a conservé les documents du projet jusqu’à sa mort en 2020, à 99 ans. Ses archives sont parties aux enchères en 2023 pour près d’un demi-million de dollars, ce qui a ressorti Delilah de l’ombre.
Qu’un seul homme ait miniaturisé en 1944 ce que toute une nation logeait dans une salle entière, et qu’on l’ait oublié si longtemps, en dit long sur le destin contrarié d’Alan Turing.
Crédit photo : Illustration générée par IA





