
Il y a chez Joann Sfar une façon bien à lui de désamorcer les pièges. Quand on l’invite à trancher dans les grands débats qui agitent le pays, à dire de quel côté il se range, l’auteur du Chat du Rabbin botte poliment en touche. Pas par lâcheté. Plutôt parce qu’il sait d’expérience que ces affrontements finissent toujours par dévorer ceux qui s’y jettent.
Sa position tient en une phrase : il n’a aucune envie de se laisser entraîner dans des querelles idéologiques. Ce n’est pas du désintérêt. Sfar lit, observe, commente, et il est tout sauf tiède sur les questions de société. Mais il refuse le rôle qu’on voudrait lui faire jouer, celui de l’intellectuel sommé de prendre parti pour mieux servir de cible.
On comprend mieux cette prudence quand on connaît son parcours. Petit-fils de rabbin par sa mère, élevé entre une culture juive séfarade et un grand-père communiste athée, Sfar a grandi dans les contradictions plutôt que dans les certitudes. C’est sans doute ce qui le rend allergique aux camps bien rangés.
Sa bande dessinée La Synagogue creuse justement cette matière intime. Il y raconte son adolescence niçoise, le deuil de sa mère disparue très tôt, et l’époque où il a fait le coup de poing au sein d’une milice juive pour protéger sa communauté. Un livre écrit dans l’urgence, pendant une hospitalisation pour le Covid au printemps 2021, quand il a cru qu’il pourrait ne pas s’en sortir.
Ce détour autobiographique éclaire son refus des querelles. Sfar a connu la violence réelle, celle des coups et de la peur, pas seulement celle des plateaux télé. Difficile, après ça, de prendre au sérieux les indignations en série qui durent le temps d’un cycle médiatique.
La bande dessinee dont il est question dans cet article :
Joann Sfar – La Synagogue (BD) → voir sur Amazon
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Ce qui le sauve, c’est le dessin. Plutôt que de répondre à la sommation idéologique par un slogan, il préfère raconter une histoire, montrer une nuance, laisser le lecteur se débrouiller avec sa complexité. Le trait dit ce que la déclaration fracassante ne sait pas dire.
Il y a une forme de sagesse dans cette esquive. Dans une époque qui adore enrôler les artistes, les ranger dans une case, leur faire signer des tribunes, Sfar rappelle que la fonction d’un auteur n’est pas de simplifier le monde mais de l’épaissir. C’est moins spectaculaire, et bien plus utile.
On peut lui reprocher cette élégance du pas de côté, y voir un confort. Sauf qu’à le lire, on sent que ce n’est pas du confort du tout. C’est un travail, celui de tenir ensemble des choses qui se détestent, de ne pas trancher pour ne pas trahir le réel.
Au fond, Joann Sfar nous dit une chose assez vieille et toujours juste : on pense mieux avec un crayon qu’avec un poing levé.
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