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Le Silence Des Autres – « Mon tortionnaire est mon voisin » et la dictature espagnole

Posté par Loupche 8 mars 2019 0 commentaire

En France, les programmes scolaires ne parlent que trop peu des quarante ans de dictature franquiste, des 400.000 républicains qui trouvèrent refuge en France entre 1936 et 1964, des 100.000 corps pas encore retrouvés, des dizaines de milliers de cas de bébés volés dans toute l’Espagne jusqu’en 1981, et la liste est encore longue. Les crimes franquistes sont passés sous silence, en France comme en Espagne, et la quête de justice est longue et tortueuse. C’est le sujet du documentaire Le Silence Des Autres, actuellement en salle en France, produit par Pedro Almodovar et réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar. 

Dans cet article, je veux combler ce manque dans notre devoir de mémoire du vingtième siècle, et te motiver à aller au cinéma voir Le Silence Des Autres. 

C’est quoi, la dictature franquiste ? 

En 1931 est proclamée la seconde république espagnole, avec sa constitution extrêmement en avance sur son temps. Un exemple parmi tant d’autres, les femmes ont le droit de voter, et les avancées sociales sont sans précédent. Seulement, en 1936, le général Franco prend la tête d’un coup d’état militaire contre la république. S’en suivent trois ans d’intense guerre civile entre les défenseurs de la République et les militaires et autres partisans du franquisme. Pendant ces trois ans, Hitler donne à Franco des armes, permettant de les tester avant le début de la Seconde Guerre Mondiale. En 1939, l’Espagne est détruite et la dictature franquiste est en marche. Elle durera jusqu’à la mort de Franco, en 1975. Evidemment, pendant ces quarante ans, on compte des centaines de milliers de morts et de prisonniers politiques, torturés ou condamnés aux travaux forcés, mais aussi un nombre incalculable de bébés volés. Les progrès espagnols ralentissent, les femmes n’ont plus le droit de travailler, la liberté d’expression n’existe pas, les enfants nés hors-mariage sont maltraités, et tout ce qui s’en suit. 

La fin de la dictature et le Pacte de l’Oubli

Avant de mourir, Franco élit comme successeur le roi Juan-Carlos II, père de l’actuel roi, Felipe VI. La monarchie est donc de retour, mais le franquisme prend fin et le roi instaure une monarchie constitutionnelle. L’euphorie de la libération est totale. La loi d’amnistie de 1977 libère tous les prisonniers politiques et impose de passer sous silence tous les crimes commis pendant ces quarante ans. Les prisonniers sont donc libérés et les tortionnaires et criminels laissés vivre en paix. Cette loi est intégrée dans la constitution comme « Le Pacte de l’Oubli », et est encore en vigueur aujourd’hui. 

Vivre à côté de son tortionnaire

Les conséquences de cette loi sont nombreuses. Le documentaire Le Silence Des Autres s’ouvre sur Chato Galante qui nous emmène à une centaine de mètres de chez lui, et nous explique : « Ici, dans la rue Capitan Haya, vit celui qui m’a torturé à plusieurs reprises quand j’avais 23 ans, Antonio Gonzalez Pacheco. Aujourd’hui, je suis encore obligé de vivre à quelques mètres de mon tortionnaire ». Le cas de Chato Galante n’est pas unique, puisque les partisans du franquisme et les autres cohabitent en Espagne dans un silence qui en dit long sur la gravité de ce qu’il cache. Chato Galante ne parle que très peu des tortures qu’il a subi aux alentours de 1968, dans le bâtiment de la DGS (Direction Générale de Sécurité), qui trône toujours sur la place principale de Madrid, la Plaza del Sol. Pendant que leurs voisins français voyaient des manifestations étudiantes aboutir, les jeunes républicains espagnols étaient pendus par les pieds, nus, et battus à sang. 

L’Espagne, pays rempli de fosses communes

Sous une route, dans un coin de forêt, cachées derrière de hauts murs (autrefois surmontés de barbelés pour que les familles ne puissent pas s’y recueillir), l’Espagne est criblée de milliers de fosses communes. Souvent, elles sont introuvables, on les découvre par hasard, ou alors ce sont les enfants des opposant.e.s politiques qui connaissent l’emplacement de la fosse où furent jetés les corps de leurs parents. Seulement, comme le montre le documentaire, après des décennies de recherche, de demandes administratives, de lettres aux autorités, ces enfants commencent à mourir de vieillesse, et la mémoire du franquisme avec eux. Aujourd’hui, on recense environ 100.000 corps disparus, la plupart sans doute entassés sous les pieds des Espagnols. 

Le cas classique des bébés volés

Un des autres ressorts bien connu d’une dictature fasciste est le vol de bébés risquant de porter le « gêne Rouge », le fameux gêne provoquant la terrible maladie du communisme. Cette méthode est théorisée dans l’eugénisme, remis à la mode pendant le nazisme. On recense aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de cas, mais l’estimation reste incertaine, puisque la façon de faire était très vicieuse :

« Après avoir accouché, ils ont emmené mon bébé, et quand ils sont revenus, ils m’ont dit « Désolée madame, votre bébé est mort ». »

Le Silence des Autres

L’enterrement se faisait donc avec un cercueil vide, sans que les parents ne puissent voir le corps de leur enfant. Aujourd’hui, de nombreuses mères exigent d’ouvrir ces cercueils et, quand les autorisations leur sont accordées (ce qui n’est pas fréquent), leurs doutes sont souvent confirmés en découvrant un cercueil vide. 

Le dernier cas que le documentaire recense remonte à 1981, soit six ans après la fin de la dictature. Cela montre encore une fois que la transition du fascisme à la monarchie constitutionnelle s’est faite en laissant les docteurs voleurs de bébés à leurs postes, mais aussi les ministres, les secrétaires d’état et les militaires. 

La tombe de Franco, lieu de recueillement

Franco est enterré au Valle de Los Caídos, un temple immense et magnifique, de 255 mètres de long, au milieu de la montagne. Ce temple est le plus grand temple de granit du monde, plus grand que celui de Saint-Pierre au Vatican. Il a été construit par les prisonniers politiques du franquisme pendant leurs travaux forcés. On peut passer sous silence le nombre de morts par épuisement que cette tâche aura causée. 

El Valle de los Caídos

De la même façon, les monuments aux « Morts pour la patrie », soit les personnes mortes pour défendre le franquisme, sont disproportionnées par rapport aux fosses communes au fond des cimetières. 

Enfin, le seul réel monument en hommage aux victimes de la dictature franquiste a été inauguré il y a peu et, la nuit de son inauguration, quelqu’un a tiré sur les statues. L’artiste affirme que ces impacts de balles, d’une grande violence symbolique, ont parachevé son oeuvre. 

Changer le nom des rues

Jusqu’en 2016, on pouvait trouver à Madrid la place du « Generalisimo Franco » et la rue « Arriba España » (l’équivalent de « Heil Hitler »). Sous prétexte d’assumer l’histoire du pays, les partis de droite se sont toujours opposés au changement de ces noms. Enfin, en 2017, les communautés autonomes ont décidé de changer les noms de rues qui honoraient des généraux tortionnaires et Franco lui-même. Mais, au niveau national, le pays n’a aucune obligation. A Madrid, au moment du vote, le Parti Populaire (l’équivalent des LR en France) s’est fermement opposé à cette décision. 

Un pays divisé

En résumé, l’Espagne est divisée et le roi Felipe VI appelle à ne pas déterrer les fantômes du passé pour rester un pays uni et solidaire. Mais, comme le montre le documentaire Le Silence Des Autres, plusieurs centaines de témoins ont décidé de porter plainte en Argentine, pour pouvoir contourner le Pacte de l’Oubli (qui interdit de juger ces crimes). La juge argentine María Servini se prépare donc à accuser l’Espagne de crime contre l’humanité. Le chemin s’annonce long et difficile, puisque la justice espagnole lui met de nombreux bâtons dans les roues, et le PP s’offusque que le Parti Socialiste compte dépenser 15 millions d’euros pour « déterrer quelques os ».

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