Culture

Baya, la jeune fille d’Alger que les surréalistes prirent pour un génie

posted by Vincent 26 novembre 2022
Baya, la jeune fille d'Alger que les surréalistes prirent pour un génie

L’histoire commence comme un conte, et c’en est presque un. Une adolescente algérienne, autodidacte, orpheline, expose à Paris à seize ans dans la galerie d’Aimé Maeght, l’une des plus prestigieuses du moment. André Breton, pape du surréalisme, lui consacre un texte enflammé. Le tout-Paris artistique s’enthousiasme, Vogue la photographie. Nous sommes en 1947, et celle dont tout le monde parle s’appelle Baya. L’Institut du monde arabe lui a consacré une grande rétrospective qui rappelle, à juste titre, à quel point cette figure a été à la fois célébrée et mal comprise.

De son vrai nom Fatma Haddad, Baya naît en 1931 dans la banlieue d’Alger. Elle perd son père à cinq ans, sa mère à neuf, et grandit auprès d’une grand-mère ouvrière agricole. Sa vie bascule lorsqu’elle est recueillie par Marguerite Caminat, une Française installée en Algérie qui repère son don précoce pour le dessin et le modelage. C’est elle qui la met en relation avec le galeriste Maeght. À un âge où la plupart des enfants jouent, Baya peint déjà des univers entiers.

Et quels univers. Des femmes aux robes immenses, des oiseaux, des poissons, des fleurs, des fruits gigantesques, le tout dans une explosion de couleurs vives et de motifs ornementaux. Un monde féminin, joyeux, foisonnant, sans hommes ou presque, qu’on a parfois résumé d’une formule : l’Algérie heureuse de Baya. Sa gouache éclatante et son sens inné de la composition décorative ont immédiatement séduit. Les surréalistes ont cru reconnaître en elle une artiste brute, instinctive, échappant aux conventions occidentales. C’était flatteur. C’était aussi un malentendu.

Car la légende a vite déformé la réalité. On a raconté que Picasso, croisé en 1948 à l’atelier de céramique Madoura de Vallauris, lui aurait enseigné la sculpture. Faux. Baya maîtrisait déjà parfaitement le travail de la terre, au point d’impressionner le maître espagnol lui-même. De la même manière, on l’a longtemps enfermée dans le rôle de la jeune prodige naïve, presque magique, en oubliant qu’elle était une artiste consciente de son geste, qui a toujours refusé qu’on colle l’étiquette surréaliste sur son œuvre.

Cette récupération en dit long sur le regard porté à l’époque sur une créatrice à la fois femme, jeune et arabe. On préférait la fée à l’artiste, l’enfant prodige à la professionnelle. Après l’effervescence parisienne, Baya se marie, fonde une grande famille, et s’éloigne un temps de la scène, avant d’y revenir et de peindre jusqu’à sa mort, en 1998. Loin d’un feu de paille, son œuvre s’est déployée sur plus de cinquante ans.

La rétrospective de l’Institut du monde arabe répare donc une double injustice. Elle redonne à Baya sa place de pionnière de l’art moderne algérien, et elle la sort enfin du folklore où on l’avait reléguée. On y mesure la cohérence et la maturité d’un travail trop souvent réduit à son anecdote de départ.

Reste cette image forte : une gamine d’Alger qui, avec ses gouaches éclatantes, a fait s’incliner Breton et intrigué Picasso. Non pas malgré ce qu’elle était, mais grâce à un talent que personne, à l’époque, n’a su tout à fait nommer.

Crédit photo : DR

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