
Pendant deux ou trois ans, impossible d’y échapper. Les NFT, ces fameux jetons non fongibles, ont déferlé sur l’actualité avec la promesse de bouleverser le marché de l’art. Des images de singes pixellisés s’échangeaient pour des millions, une œuvre purement numérique du graphiste Beeple était adjugée près de soixante-dix millions de dollars chez Christie’s, et des galeristes du monde entier juraient qu’on tenait là la plus grande révolution depuis l’invention de la photographie. France Inter s’était d’ailleurs penché sur la question avec un titre qui résumait tout le débat : nouvel art, ou nouvelle arnaque ?
Rappelons d’abord de quoi on parle, car le sujet a souvent été noyé sous le jargon. Un NFT, c’est un certificat numérique inscrit dans une blockchain, ce grand registre infalsifiable qui sert aussi aux cryptomonnaies. Ce certificat atteste que vous possédez tel fichier, telle image, telle vidéo. Attention : vous ne possédez pas forcément les droits de l’œuvre, ni même un objet physique. Vous détenez une ligne de code qui dit que vous êtes le propriétaire d’un original que tout le monde peut, par ailleurs, copier-coller gratuitement. C’est tout le vertige de l’affaire.
Les défenseurs y voyaient une libération pour les artistes numériques, longtemps incapables de monétiser un travail infiniment reproductible. Grâce aux NFT, un créateur pouvait enfin vendre une pièce unique, et toucher au passage un pourcentage sur chaque revente future, automatiquement, sans intermédiaire. Sur le principe, l’idée n’avait rien de stupide. Elle réglait un vrai problème.
Sauf que la réalité a vite rattrapé l’utopie. Le marché s’est transformé en terrain de jeu pour spéculateurs, où l’on achetait non pas pour aimer une œuvre mais pour la revendre plus cher trois semaines plus tard. Les arnaques se sont multipliées, vols de portefeuilles numériques, fausses collections, projets fantômes qui s’évaporaient avec l’argent des acheteurs. Et puis la bulle a éclaté, brutalement. Beaucoup de ces jetons payés une fortune ne valent aujourd’hui plus rien, ou presque. Le rêve s’est dégonflé aussi vite qu’il avait enflé.
Faut-il pour autant tout jeter ? Ce serait un peu rapide. La technologie sous-jacente, elle, ne disparaîtra pas, et l’idée d’un certificat d’authenticité infalsifiable pourrait trouver des usages bien plus sérieux que la spéculation sur des avatars de singes. Billetterie, traçabilité des œuvres, droits d’auteur : les pistes existent. Le problème n’a peut-être jamais été l’outil, mais l’usage frénétique et cupide qu’on en a fait.
Reste la vraie question, celle de l’art. Un fichier dont la valeur repose uniquement sur la rareté décrétée par un code, est-ce encore une œuvre ? Ou simplement un actif financier déguisé en création ? Le débat n’est pas tranché, et il a le mérite de nous renvoyer à des interrogations très anciennes sur ce qui fait la valeur d’une image, sur l’aura de l’original face à la copie.
Au fond, les NFT auront été un formidable révélateur. De notre rapport à l’argent, à la propriété, à la nouveauté qui fascine avant qu’on l’ait comprise. Nouvel art ou nouvelle arnaque ? Peut-être un peu des deux, et c’est bien ce qui les rend passionnants à analyser, même après la chute.
Crédit photo : DR
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