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PNL : le hall, les siens, les cieux (3/3)

Posté par HeHo 4 juillet 2019 0 commentaire

JS vous parle de PNL en une trilogie d’articles flamboyants. Bon voyage.

PNL, trois lettres pour Peace N’ Lovés. Ademo et N.O.S, un duo de rappeurs, une fratrie. 91, un département, l’Essonne. Un quartier, la cité des Tarterêts. C’est de là que les deux frères font leur apparition dans le paysage musical en 2014. Ils se révèlent au grand public en 2015 et s’imposent parmi les leaders du rap français en 2016. En 2018, pendant que leurs fans attendent impatiemment un nouvel album du groupe, on apprend que le hip hop a détrôné le rock en devenant le genre musical le plus écouté au monde. En 2019, PNL sort Deux frères, leur quatrième opus tant attendu.

En trois jours l’album est disque d’or puis platine au terme de la première semaine avec plus de 60 000 copies physiques vendues, un phénomène rarissime à l’heure du streaming. Le vendredi 5 avril 2019, jour de la sortie de Deux frères, PNL était le groupe le plus écouté au monde sur Spotify, devant Queen ou les Beatles. Le groupe s’élève en top tendance dans plusieurs pays européens (Allemagne, Espagne, Suisse…) et des journaux du monde entier proposent des news, voire une chronique, de l’album. Le succès est total et dépasse les frontières françaises.

Au-delà des chiffres se pose une question : comment un groupe de musique indépendant a réussi à s’imposer sur la scène rap, et même en dehors, en aussi peu de temps et avec autant d’aplomb ? Monolithique bien que dual, PNL est une expérience devenue quasiment chamanique pour certain·es et pour tous une ligne de démarcation finale entre les anciens et les modernes. De l’encre a coulée sur le sujet, trop souvent d’un point de vue extra musical, et saisir l’opportunité de parler encore de PNL n’est pas évident. Pourtant il y a encore un axe à creuser, probablement du côté de l’écriture. Nous vous proposons ici une série d’articles sous forme de voyage dans les textes de PNL afin de trouver dans les rimes du duo ce qui en fait l’universalité, malgré une écriture hyper située.

Les textes de PNL sont très riches mais si une thématique semble se détacher des autres c’est celle de l’âme et de sa salvation.

S’élever

Entre la haine et l’amour il y a le silence. Comme un chemin tout tracé à travers le désert. Parfois boire et fumer pour ne pas ressentir. Ou plutôt s’intoxiquer pour ressentir seul, pour se retrouver : « je sais qui je suis quand j’suis seul » (N.O.S dans Frontières). Le silence est probablement la plus belle chose chez PNL. Parfois, il est exigé violemment. Parfois il se savoure, laissant l’instrumentale voler quelques mesures aux rappeurs, comme pour rappeler que se taire a du bon, que l’indicible s’exprime parfois simplement dans un silence.

Sortie du texte. Lors d’un concert donné au festival Rock en Seine, à la fin du morceau Uranus, alors que l’instru tournait encore et que le public écoutait calmement, silencieusement, Ademo, taquin mais probablement sérieux, a lâché « On aime bien le silence aussi. C’est bien le silence des fois. ».

Le silence des armes et de la ville pour écouter l’âme. « J’aime voir le ciel, j’aime ce silence alors ferme ta gueule » (Jusqu’au dernier gramme). Car oui, le ciel les attire. C’est le ciel, le soleil et la lune, surtout, qui s’impose comme muse que les frangins appellent de leurs vœux. Mais c’est avant tout Dieu. Ademo en particulier rappelle l’importance de Dieu pour lui, menaçant ceux qui prononcent en vain le nom du Seigneur (Obligés de prendre), et cherchant à se rapprocher de Lui malgré ses actes (DA). Au-dessus, ou bien au travers, du conflit Amour/Haine se joue un combat entre Dieu et Sheitan. Les deux figures sont omniprésentes que ce soit directement ou par le biais de leurs sbires, les anges et les démons : « on s’écarte des anges c’est mieux/faudrait pas qu’ils s’brûlent les ailes » (Mexico). A suivre cette voie, à s’écarter des frontières du bien, à terme, toute cette haine a bien une conséquence pour ces âmes damnées. Alors il faut résister, invoquer le Seigneur, prier, assumer ses actes pour les expier. Chercher à s’expliquer devant la juge (« dites à la juge qu’on l’a fait pour survivre » – Mexico) comme devant Dieu (« que j’aimerai leur tendre la main/mais ces sauvages me la couperaient » – A l’ammoniaque). Si la juge, comme les journalistes ou les psys, ne voient que des bêtes sauvages (« fuck vos interviews, j’aurai pu finir dans vos reportages de chiens »- Tu sais pas), Dieu lui peut accorder le pardon, peut comprendre.

La mort ne peut être une libération. La tête est chaude car ce conflit occupe leur esprit chaque jour, chaque nuit :« « La nuit porte conseil », ah nan pas du tout, la nuit : nique sa mère/et pourquoi m’en faire ? » (Porte de Mesrine). On ne peut fuir ces conflits que temporairement à coup de substance, s’endormir « sous doré et sous gnôle », mais rien n’y fera, la douleur et les regrets ne peuvent être abandonnés au bord de la route.

Embrasser la misère

Au fond c’est bien le monde qui est mauvais, qui corrompt l’âme des hommes. Dès lors qu’on nait dans la jungle, la haine vient avec (Mowgli). La misanthropie et le pessimisme sont des mouvements nécessaires à entendre les deux frères :« j’ai envie d’amour mais ça s’achète pas, quand j’en donne, c’est gratuit, ces bâtards m’le rendent pas, drôle de concept » (Autre Monde). La nécessité de vendre pour se nourrir, soi et la famille. Il n’y a pas de choix, juste des nécessités perdues entre l’habitude, la facilité et le fatalisme : « et croyez pas que j’kiffe, des remords quand j’suis à table » (Oh Lala). Toute la vie d’Ademo et N.O.S a été d’apprendre à chuter, à tuer pour survivre (Simba). Ademo invite à le voir ce monde sans « gros meuble » ni « grosse télé » et où on prend les « cafards dans le mouchoir » (Porte de Mesrine). C’est bien le cercle vicieux d’un monde infâme qui pousse à devenir plus mauvais encore. Tout juste peut-on mettre la famille à l’abri de tout ça, sacrifier son âme pour celle d’autrui. « Le Sheitan nous attend au prochain level » et pourtant il faut bien y aller (Sur Paname). Il faut accepter de porter cette croix quitte à ne plus se reconnaitre dans le miroir : « cette époque est lourde, aussi lourde que le poids qu’porte mes paupières. » (La vie est belle). A l’image du morceau Oh Lala (« la pesanteur sur le dos qui s’installe »), l’image de la croix portée revient plusieurs fois, toujours métaphoriquement et aboutie à la question : si le monde est corrompu, comment s’en sortir ?

La solution est d’en parler, mettre les mots en forme et laisser parler la musique jusque dans ses silences – ceux qui permettent de ressentir, d’encaisser. Il faut invoquer Dieu pour sortir du haram[1]. C’est la Parole qui sauvera. Mais si cette Parole est submergée par la voix d’Ibliss[2] alors il faut d’abord conjurer ce passé, cette haine en la racontant. Comme ils le disent, si « t’aimes pas la paix c’est qu’t’as pas fait la guerre » (Le M). C’est la souffrance qui donne sa valeur à la paix (re)trouvée (Mira, Uranus). Paix et Guerre, Mal et Bien ne peuvent être extrapolés en ce bas monde, il faut le vivre.

« Mon ami Pierrot j’te hagar[3] ta plume, sous un froid polaire au clair de la Lune » (Abonné). La plume de Pierrot, dans la comptine, on la lui demande pour raconter une vie de misère. Ici on la prend. La haine toujours. Mais le fait est là, il faut parler. « Igo la vie est moche donc on l’a maquillée avec des mensonges/Igo son âme est moche, plus qu’à la maquiller avec des mensonges » (Jusqu’au dernier gramme). Ce maquillage c’est la musique, les mots et les métaphores. Le projet semble hypocrite, perdu entre l’envie de sauver la terre et de la brûler. Pourtant le projet musical parle de lui-même, il y a une vraie volonté de sublimer cette existence.

C’est en mettant en mot et en musique qu’on peut s’élever, quitter en partie le quotidien – d’où l’importance du voyage dans les clips (toujours contrebalancé par la présence d’éléments urbains ceci dit). Longtemps cette métaphore de l’élévation était celle de l’ascenseur (social). Mais déjà cet ascenseur menait de l’enfer (Je vis, je visser) au paradis (Le monde ou rien). Aujourd’hui, les deux frères clament qu’ils ne « vise[nt] plus le sommet » alors même qu’ils trônent au sommet de la tour Eiffel (Au DD). Il apparait alors évident que cette recherche d’élévation a toujours été, en partie au moins, spirituelle. Mais elle nécessitait la monnaie. C’est là la force des métaphores de PNL, et de leurs textes en général. Ils jouent à la fois sur un sens métaphysique et sur un sens terre-à-terre. L’art c’est ce qui s’infiltre entre les deux, les lie. Et c’est en cela que l’art devient la porte de sortie d’Ademo et N.O.S.

Il y a chez PNL une tension permanente. L’affrontement entre le bien et le mal, entre l’amour et la haine. Ce n’est pas seulement qu’ils sont forts lyricalement, ils sont au-dessus. A travers l’établissement de schémas lexicaux qui résonnent, se répondent et se complètent, Ademo et N.O.S parviennent à créer une œuvre à la profondeur exceptionnelle. Et parmi les lines qui ont marquées tant de gens sur le morceau Au DD, beaucoup retranscrivent magnifiquement cette tension. Pour exemple : « j’vis dans un rêve érotique/où j’parle peu mais j’carresse le monde/j’meurs dans un cauchemar exotique/où la Terre ressemble à ma tombe ». Un conflit interne entre le désir de s’élever, de soigner son âme par l’art butant sur le passé vécu, la « vraie » vie qui nous écrase au sol jusqu’à la mort. La dichotomie entre rêve/cauchemar, monde/terre, est pourtant troublée par les adjectifs, comme « exotique » mais aussi par l’insertion d’un caractère sensible (caresser) dans la proposition spirituelle. Le ciel contre la terre, non, c’est le ciel et la terre. Car ce qui compte chez PNL c’est bien l’équilibre, trouver la paix. L’harmonie de leur musique en est un ersatz de cette paix, QLF[4] n’en est qu’une partie infime. Ce que les deux frères cherchent, et nous poussent finalement à chercher, c’est l’équilibre :« tu veux qu’on te sauve … on s’est même pas sauvés » (Oh Lala). C’est un chemin à parcourir individuellement mais ensemble – comme un live de 16h à observer la Terre depuis l’espace sans savoir ce qu’on cherche ni ce qu’on attend[5]. Cette terre dont ils partagent le mal : « la planète meurt mais personne voit/moi, j’suis conscient mais dans le noir » (Shenmue).

Souvent les détracteurs estiment que PNL ce n’est pas du rap. Qu’ils ne sont pas assez engagés, qu’ils écrivent mal, qu’ils n’ont rien à voir avec les idées à la base de la culture … Dans le fond, il parait difficile d’affirmer que PNL respecte le principe de positivité des origines du mouvement hip hop. Cette idée portée par la Zulu Nation que le hip hop peut mettre fin à l’auto destruction des quartiers afro américains, que la culture peut porter du positif même dans la nuit du Bronx. Et malgré l’aspect crépusculaire de leur musique, il semble bien que le rap de PNL peut être vu comme un chemin de croix vers l’élévation.

Si tout ça s’résume à raconter ma haine, priez pour qu’un jour, j’change de thème
Et le jour où j’parlerai d’amour, peut-être que j’me dirai que ça en valait la peine

(Sibérie)

Rapper pour rendre le monde un peu moins dégueulasse. Et forcer chacun·e à ouvrir les yeux sur la noirceur pour mieux la comprendre et ainsi, peut-être, chercher la paix. Il s’agit de représenter, partager avec ses semblables avant tout, leur dire qu’iels ne sont pas seul·es. Et aux autres il s’agit d’offrir un message, périphérique, pour qui veut bien l’entendre. L’intention de PNL est ciblée sur un groupe de personnes, d’où le QLF, mais la réalisation va plus loin que ça. Forme et fond, phénomène et essence, terrestre et métaphysique, oui PNL sublime leur monde, et c’est le geste le plus hip hop qui soit.

Illustration : Jacque © Tous droits réservés – 2019

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[1] Haram signifie l’interdit dont seul l’abandon conscient et volontaire permet d’accéder au pardon et donc au paradis.

[2] Personnification du mal, équivalent de Satan.

[3] Dans le contexte, « racketter ».

[4] Que la famille, QLF, c’est à la fois le nom du label fondé par les deux frères mais aussi le cœur de leur système de pensée où la famille, au sens large (nucléaire et amis proches) est la chose la plus importante qui soit.

[5] Pour annoncer la sortie du clip de Au DD, et donc leur grand retour, PNL a organisé un live Youtube. A l’écran on découvrait la terre vue de l’espace et par-ci par-là une indication (titre, plaquette de shit..). Le live a duré 16h et rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes.

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