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PNL : le hall, les siens, les cieux (1/3)

Posté par HeHo 26 juin 2019 2 Commentaires

JS vous parle de PNL en une trilogie d’articles flamboyants. Bon voyage.

PNL, trois lettres pour Peace N’ Lovés. Ademo et N.O.S, un duo de rappeurs, une fratrie. 91, un département, l’Essonne. Un quartier, la cité des Tarterêts. C’est de là que les deux frères font leur apparition dans le paysage musical en 2014. Ils se révèlent au grand public en 2015 et s’imposent parmi les leaders du rap français en 2016. En 2018, pendant que leurs fans attendent impatiemment un nouvel album du groupe, on apprend que le hip hop a détrôné le rock en devenant le genre musical le plus écouté au monde. En 2019, PNL sort Deux frères, leur quatrième opus tant attendu.

En trois jours l’album est disque d’or puis platine au terme de la première semaine avec plus de 60 000 copies physiques vendues, un phénomène rarissime à l’heure du streaming. Le vendredi 5 avril 2019, jour de la sortie de Deux frères, PNL était le groupe le plus écouté au monde sur Spotify, devant Queen ou les Beatles. Le groupe s’élève en top tendance dans plusieurs pays européens (Allemagne, Espagne, Suisse…) et des journaux du monde entier proposent des news, voire une chronique, de l’album. Le succès est total et dépasse les frontières françaises.

Au-delà des chiffres se pose une question : comment un groupe de musique indépendant a réussi à s’imposer sur la scène rap, et même en dehors, en aussi peu de temps et avec autant d’aplomb ? Monolithique bien que dual, PNL est une expérience devenue quasiment chamanique pour certain·es et pour tous une ligne de démarcation finale entre les anciens et les modernes. De l’encre a coulée sur le sujet, trop souvent d’un point de vue extra musical, et saisir l’opportunité de parler encore de PNL n’est pas évident. Pourtant il y a encore un axe à creuser, probablement du côté de l’écriture. Nous vous proposons ici une série d’articles sous forme de voyage dans les textes de PNL afin de trouver dans les rimes du duo ce qui en fait l’universalité, malgré une écriture hyper située.

PNL n’a pas trouvé le succès avec Deux Frères, ils ont simplement confirmé leur place. Le succès vient droit de l’année phare du rap moderne, 2015. Et c’est dans cette origine qu’on peut aller chercher la racine esthétique du groupe et comprendre l’émergence du phénomène PNL.

« Ils ont sublimé la street »

Avec cette courte phrase, le rappeur Mac Tyer a décrit le style et l’univers PNL. Le sublime c’est ce qui tutoie les sommets esthétiques et moraux. Alors comment sublimer la street ? Celle qui, par essence, semble constamment ramenée à la misère, la violence et la débrouille. C’est peut être ça le projet de fond du rap, et du hip hop en général, de sublimer ce qui ne l’était pas, ce qui n’existait d’ailleurs pas médiatiquement autrement que sous l’angle de la peur et de la violence. On aurait alors une tension entre le devoir de représenter, spécifique au hip hop, et celui de sublimer, commun aux arts mais qui prend là une teinte particulière puisque l’objet (la rue) et le sujet (le rappeur) sont tous deux vus comme intrinsèquement mauvais, sales et définitivement à l’opposé de toute idée de culture. Représenter et sublimer devient alors sublimer pour représenter. Et on trouve là un axe permettant de pénétrer l’univers de PNL.

Le style de PNL a été largement commenté et critiqué : instrumentales « planantes » (pour ce que ça veut dire), onomatopées, phrases courtes et froides, références croisées à un ensemble de mots et de lieux (jungle, simba, mowgli, sauvage, enfer etc.) et surtout l’usage de l’Auto-Tune. C’est bien la fusion entre tous ces éléments et leur récurrence qui a créé, au bout de seulement deux ans et trois projets, ce sentiment que PNL est un groupe établi. L’absence de communication traditionnelle pour Ademo et N.O.S, en particulier d’interview, laisse une place prépondérante à la musique dans leur réception par le public. Dès lors, il fallait réussir à se faire reconnaitre à la première note, à la première image et ils ont tenu ce pari. 

Manifestes esthétiques

Le « retour aux origines » est souvent un procédé galvaudé. Mais il faut reconnaitre qu’on peut former une bonne base de travail sur l’univers lexical de PNL en plongeant un peu dans leurs premiers textes. Schématiquement, lorsque le groupe fait son apparition sur la scène musicale hexagonale, le rap est à ce moment-là dominé d’un côté par la trap drill à la Kaaris et de l’autre par un revivalisme old school porté par les membres de L’Entourage (Nekfeu and co.). Ademo et N.O.S individuellement ont tenté dans ces années-là de percer, sans succès. C’est en septembre 2013 avec le featuring Ademo/N.O.S, Obligés de prendre, que nait PNL. Puis c’est avec Je vis, je visser (sorti en juin 2014) que le style du groupe s’affirme. Bien que n’étant pas les sons les plus connus du groupe ils vont nous permettre de poser les bases de l’analyse du style PNL.

Obligés de prendre 

Une instru progressive, discrète, tirant dans les aigus plutôt que les basses. Et puis l’usage intégral, abusif disaient certain·es, de l’Auto-Tune. N.O.S la pratiquait déjà un peu, mais lorsqu’Ademo arrive sur le son, il est méconnaissable. Le flow devient moins haché, plus coulant, mixé pour se fondre dans l’instrumentale. Sur ce fond mélancolique, les deux frères commencent à faire découvrir leur lexique. Pour l’ouverture du morceau, une voix blasée pose « je ferme les yeux, j’vois la merde, j’ouvre les yeux j’vois la merde », la misanthropie et le pessimisme du groupe sont là dès la première mesure rappée. Puis apparaissent les idées de montée (« veulent voir ce que c’est que d’être en haut »), du temps qui passe (« au rez-de-chaussée, posté dans le hall/le temps coule comme le liquide ») , de chute (« combler nos vies avant de tomber/se relever, tomber, encore se relever »), du fatalisme (« on voit nos rêves s’étouffer/couler, envoie leur une bouée »), la place des démons et des anges, la foi (« dans la foi atteindre son apogée », « buter, buter, les choix assumés/derrière l’immam les genoux pliés/prier le ciel de sortir du tunnel »), l’ennui (« un peu comme ma bite/j’m’embête »), la rage contenue et la vertu du silence (« pas de grand discours on sait que la rue est muette »). La tonalité, hyper sombre, sèche, contraste assez fortement avec ce qui se trouve sur le marché à ce moment. On peut bien raccrocher l’écriture, en particulier d’Ademo, à celle de Booba mais l’exercice est surprenant. Ce coup d’essai va (probablement) entraîner la fusion des deux frangins pour former PNL en 2014. Et après la sortie du clip de Différents, son excellent mais plus classique, arrive le morceau qui peut être pris comme un manifeste esthétique de PNL : Je vis, je visser.

Je vis, je visser 

Introduit à la manière d’un court-métrage, alors qu’une petite instru boucle sur elle-même, le clip s’ouvre sur une fenêtre ouverte.  Alors que sonnent les premiers accords (proches, dans les sonorités, d’Obligés de Prendre), la caméra descend le long d’un mur couvert d’affiches de G-Funk et de San Andreas pour se poser sur un type en train de se réveiller. Il s’assoit, passe les mains sur le visage et déjà recompte alors qu’apparaissent les voix. PNL s’annonce suivi du classique « Que la Famille »[1] répété comme un mantra.  Et le miracle opère : le jeune gars se lève et N.O.S se lance, autotuné comme jamais. Les notes s’allongent ainsi que la fin des mesures (« pas besoin qu’on m’aimeee/….ouais qu’ils crèvent par centaineee »). Les thématiques reviennent. Et puis un refrain. Simple. Répétitif. Chanté. Et Ademo débarque, plus agressif que son frangin, mais tout aussi attentif à laisser planer ses mots et ses leçons de vie (« il me faut mon soleil, mes tartines et mon nutella/igo il me faut mon oseille et ma gow du Venezuela »). Le refrain revient. Disparait. Revient encore. Pendant ce temps à l’écran on a vu passer plusieurs jours dans un bloc, en suivant une bande de jeunes gars, entre poste dans le hall, bons moments, soirée, cadeau … et puis prison. Et c’est là qu’apparaissent Ademo et N.O.S, personnages presque accessoires à leur propre clip, en surplomb et extérieurs à l’histoire de la cité. Peu de mise en avant, pas de femmes dévêtues. Une sorte de réalité crue, à l’image comme dans le son. Une scénarisation de la rue, mais pas dans le sens du gangsta rap et de ses héritiers. C’est la répétition qui est au cœur du morceau. Et dans la répétition, chercher à trouver du sens, le plus souvent dans la famille. QLF. L’analyse pourrait porter sur l’ensemble du son mais la découverte doit rester une surprise : il faut l’écouter – et le lire en écoutant. Et s’imprégner de ce refrain et sa montée dans les aigus de « j’m’ennuie » à « j’bibi » et enfin « j’m’enfuis » avant de totalement pitcher un dernier « je vis, je visser ». Tout PNL est dans ce son.

L’esthétique de PNL s’est rapidement différenciée de ce qui se faisait dans le rap français à ce moment-là. Rendue hyper reconnaissable, elle a permis au groupe de se faire remarquer puis de s’imposer. Mais si nous avons vu les germes de leur style, il est important de désormais se consacrer aux particularités de leur écriture.

Illustration : Jacque © Tous droits réservés – 2019

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[1] Que la famille, QLF, c’est à la fois le nom du label fondé par les deux frères mais aussi le cœur de leur système de pensée où la famille, au sens large (nucléaire et amis proches) est la chose la plus importante qui soit.

2 Commentaires

Antoine 27 juin 2019 at 3 h 28 min

On est vraiment mal barrés si ces crétins autotunés sont une « ligne de démarcation finale entre les anciens et les modernes » – aucun flow, aucun groove, aucun sens du rythme… En clair tout ce qui fait l’essence du hip-hop et caractérise ses meilleurs représentants anciens (Public Enemy, Nas, A Tribe Called Quest, Outkast, Beastie Boys…) ou actuels (Kendrick Lamar, Rejjie Snow, Anderson .Paak, Kate Tempest…). Je connais mal le rap francophone mais il me semble que des artistes comme Roméo Elvis, MC Solaar, Orelsan ou NTM ont beaucoup plus apporté au genre.

Sans parler du contraste saisissant entre les analyses pseudo-sociologiques ou littéraires qu’on peut lire dans les médias, et leurs paroles systématiquement ridicules : « Bat les couilles de l’Himalaya, mon coeur fait oulalala », ou encore « En fait moi j’ai les couilles de papa ». En effet Rimbaud a du souci à se faire.

Bref, j’espère que le « phénomène PNL » n’est qu’un vaste canular qu’on oubliera bien vite ! Mais je te souhaite bon courage pour les parties 2 & 3 – il en faut pour réécouter leur discographie 😉

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Loupche 28 juin 2019 at 19 h 34 min

Je me permets quelques petites réactions à tes propos !
Premièrement, au sujet des paroles que tu cites, les quatre premières phases de « Au DD » sont en réalité :
« Bats les couilles de l’Himalaya
Bats les couilles je vise plus le sommet
Mon coeur fait oulalala
Crime passionnel que je commets ».
Ce premier couplet annonce donc un des nombreux thèmes de leur dernier album : la gestion de la célébrité, la tension entre le désir de deux frères de monter au sommet et la nécessité de l’ancrage et de ne pas sombrer dans la fame. Cela montre aussi qu’ils réalisent dans la montée de l’Himalaya, que le plus important ce n’est pas le sommet matériel mais l’élévation de l’âme (dont la troisième partie de l’article parlera). Pour moi, ça n’a rien de ridicule 🙂
Ayant été une grande sceptique de PNL, j’espère que tu auras le courage d’écouter un peu plus que les quatre premières phases de leur chanson la plus connue. On en ressort enrichi•e, et on se rend compte que notre oreille, avant d’être musicale, est surtout sociale.

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