Coups de gueuleNumérique

« Lis pas les commentaires en-dessous… »

Posté par SandraK 28 mars 2019 1 Commentaire

Le week-end dernier j’ai participé avec le collectif Libération Animale 86, à une action devant la mairie de Poitiers (86) visant à exiger l’interdiction des cirques avec animaux dans la commune et l’intercommunalité (Grand Poitiers). L’action a duré 3 heures, durant laquelle nous sommes resté·e·s, certain·e·s debout avec des affiches, d’autres faisant signer une pétition aux passant·e·s. Nous n’avons eu (quasiment) aucune altercation, au contraire, les réactions étaient globalement unanimes. Preuve en est, la journaliste qui est restée avec nous durant la manifestation a eu du mal à trouver quelqu’un à interwiever afin d’avoir un point de vue « divergent ».
Alors, quelle ne fut pas ma surprise quand le soir-même je découvrais les commentaires sous les articles de presse qui avaient relayé notre action.

Les gens IRL vs les gens URL

À vrai dire, je ne fus qu’à moitié surprise. Utilisatrice de l’internet de longue date, je sais que toutes les manifestations, quelles qu’elles soient sont accueillies de cette manière. Railleries, attaques ad hominem, étalage d’ignorance… Le problème étant que ce sont très souvent les commentaires qui sont les plus likés, les plus mis en avant. Pourtant, durant les 3 heures où nous nous sommes installé·e·s, un samedi après-midi, en plein centre-ville, nous avons croisé des centaines de personnes, des centaines ont signé la pétition, des dizaines nous ont félicités.

Je pourrais donner des dizaines d’exemples de ce type. Prenons les manifestations des lycéens qui ont récemment internationalement fait grève pour le climat. Quelle pourrait être notre réaction si ce n’est de l’admiration ? Et pourtant… Chaque article faisant mention de ces mouvements est pollué par des dizaines de commentaires tous plus puérils les uns que les autres. « Des jeunes qui manifestent pour le climat alors qu’ils ont tous des smartphones !! » Je ne vais même pas m’étendre sur le fond (si tant est qu’il y ait autre chose que du vide), ce n’est pas mon propos ici. Je voudrais simplement souligner que nous sommes envahi·e·s, sur Internet, par des commentaires. Des commentaires que nous passons parfois plus de temps à lire que les articles eux-mêmes. Des commentaires auxquels parfois nous sommes tenté·e·s de répondre, des commentaires que nous screenons pour envoyer à nos ami·e·s ou pour poster sur Twitter ou encore des commentaires que nous essayons d’ignorer en scrollant rapidement.

« Combien faut-il que je lise de commentaires sur Internet pour perdre foi en l’humanité ? Trop souvent la réponse est : un commentaire. »

https://www.slate.fr/story/108871/internet-fin-des-commentaires

Les réseaux sociaux adorent vos commentaires

Les réseaux sociaux sont assez pervers en la matière. Facebook fait son beurre sur les interactions. Plus nous interagissons, plus nous passons de temps sur la plateforme, plus Facebook se fait d’argent. C’est ainsi que maintenant nous pouvons commenter les commentaires et ainsi créer des méta-conversations. Et si vous-même vous ne commentez pas, peut-être passerez-vous dans le coin, lirez la conversation et likerez chaque commentaire avec lequel vous êtes d’accord. Dans tous les cas, c’est du temps perdu pour vous et de l’argent gagné pour Facebook. Sur Twitter, c’est la même histoire. Nous pouvons désormais citer les tweets et y répondre. Bonne idée à la base, dommage qu’il soit d’usage d’utiliser cette option pour humilier des personnes et gagner des retweets sur le dos des gens.

Bien entendu, il n’y a pas besoin d’être sur Internet pour subir « les commentaires ». La médisance fait partie intégrante de nos interactions en société. Ce n’est sûrement pas internet qui a rendu les gens moqueurs mais on peut penser que la façon dont sont construits les réseaux sociaux, les sites internets quels qu’ils soient d’ailleurs, tendent ou non à valoriser les comportements malveillants.

L’influence des commentaires

En dehors des considérations chronophages, les commentaires ont une influence néfaste sur notre lecture des articles. Même une petite minorité dispose d’assez de pouvoir pour biaiser la perception du lecteur/de la lectrice. Nous ne lisons pas de la même manière quand il y a des commentaires. Nous terminons les articles par la lecture des commentaires et restons imprégné·e·s de ces derniers tandis que ce que nous avons lu tend à perdre de son importance.
En outre, l’anonymat est un point important à considérer puisqu’il a été démontré que les commentaires anonymes sont plus souvent anti-conformistes et extrêmes que les commentaires postés de façon non anonyme.

«Si vous vous considérez comme beaucoup moins responsables de vos actes, notamment en vous abritant derrière l’anonymat et la masse, vous avez plus de chances d’avoir des comportements moralement douteux. »

https://www.newyorker.com/tech/annals-of-technology/the-psychology-of-online-comments

Mais que devons-nous tirer comme conclusion de toutes ces considérations ?
Devrions-nous interdire les commentaires ?
Est-ce que les gens sur Internet représentent une autre partie de la population (qui ne sort pas de chez elle le samedi après-midi) ?
Est-ce que les gens se lâchent derrière leur écran et ne disent pas ce qu’ils pensent intimement quand ils sont face-à-face ?
Est-ce que les gens sont « naturellement » méchants ?
Est-ce que les gens sont continuellement négatifs ?
Ou si, tout simplement, on émettait l’hypothèse que les gens qui commentent les articles sur Facebook (ou ailleurs) ne représentent pas « les gens » mais une minorité de personnes.

Biais de négativité, biais de représentativité

Il suffit de regarder les articles les plus partagés sur Le Monde ou n’importe quel quotidien national pour prendre conscience que ce sont les informations négatives qui nous animent et nous marquent. En psychologie, on parle de biais de négativité ; c’est le phénomène qui fait que les individus sont davantage marqués par les expériences négatives que par les positives, qu’ils prennent davantage en compte les informations négatives que les positives. On pourrait facilement l’appliquer aux « commentaires ». Prenons l’exemple d’un article Facebook qui aurait une dizaine de commentaires en-dessous. Si nous les lisons tous lesquels vont attirer notre attention ? Ceux qui nous agacent ou nous perturbent. Ainsi, certain·e·s vont privilégier l’ignorance mais d’autres se sentiront obligé·e·s de réagir et vont ainsi faire remonter le commentaire en avant (algorythme Facebook oblige). En remontant, le commentaire aura plus de chances d’être lu par des personnes qui sont d’accord avec lui ou des personnes qui sont agacées aussi. Dans tous les cas, c’est trop tard, le mal est fait, il est affiché en premier (notons qu’en plus « réagir négativement » à un commentaire – en mettant un grrr par exemple- reste une réaction qui fait remonter le commentaire).

« Ce qui est inquiétant c’est le cycle qui se créé quand des gens qui ont lu des commentaires sur Internet laissent à leur tour des commentaires sur Internet »

http://www.legorafi.fr/2014/11/10/lire-les-commentaires-sur-internet-donnerait-le-cancer-du-cerveau-leczema-et-le-tetanos

Cela expliquerait donc pourquoi les commentaires souvent les plus désagréables nous apparaissent en premier : parce que nous ignorons les positifs et ne prêtons attention qu’aux négatifs.

À ce premier biais s’en ajoute un deuxième : le biais de représentativité. Le biais de représentativité est la tendance à fonder son jugement ou à prendre une décision à partir d’un nombre limité d’éléments que l’on considère comme représentatifs d’une population beaucoup large. À travers les discussions que j’ai pu avoir ces dernières années, j’ai remarqué que nous étions beaucoup à être saoulé·e·s par « les commentaires ». Ils nous fatiguent, nous irritent, nous dépriment même. Ils nous donnent finalement une très mauvaise opinion du genre humain. Et pour cause ! Si nous nous fions aux commentaires Facebook pour juger l’humanité, cela donne envie de partir vivre dans une petite hutte en forêt. Mais alors comment expliquer ce paradoxe : comment peut-il y avoir d’un côté une majorité de personnes qui se plaignent des commentaires Facebook et d’un autre côté une majorité de personnes qui laissent des commentaires de merde sur Facebook ?
Et si nous souffrions tou·te·s un peu de ce biais de représentativité ?

Pour un internet plus safe ?

Les commentaires négatifs sont une vraie plaie pour celles et ceux qui voudraient profiter d’un Internet bienveillant. Rédigés souvent par des personnes n’ayant même pas lu l’article concerné ou ne maîtrisant pas le propos, ils pulullent partout (surtout quand il s’agit d’un thème tel que le véganisme, le féminisme, l’anti-racisme…). Si à la base les commentaires ont été créés afin de permettre l’échange et l’ouverture sur un sujet, force est de constater qu’aujourd’hui ils donnent majoritairement lieu à des batailles d’égo ou même des appels au harcèlement. Il est important de rappeler qu’Internet n’est pas responsable de ces comportements, ce sont des comportements qui existaient bien avant l’invention de ce dernier et qui persistent dans la vie IRL. Cependant, on peut s’interroger sur la responsabilité des réseaux sociaux dans cette affaire, leur structure facilitant la naissance de tels conflits. Que faire alors pour mieux vivre notre expérience d’Internet ? Essayons peut-être de partager aussi des bonnes nouvelles (oui ça existe) mais aussi de faire attention à nos biais et peut-être de réagir aux commentaires constructifs ou tout simplement positifs sans s’agacer des heures sur les âneries postées par Jean le royaliste du 78. C’est plus facile à dire qu’à faire, je vous l’accorde, mais ne laissons pas notre si bel Internet aux mains de ses détraqueurs.

Sources utilisées

https://www.slate.fr/story/108871/internet-fin-des-commentaires

https://www.newyorker.com/tech/annals-of-technology/the-psychology-of-online-comments

http://www.toupie.org/

1 Commentaire

Gladys 28 mars 2019 at 22 h 28 min

Je commente, pour mettre en peu de bienveillance 😉

En cliquant j’avais déjà tout un tas d’exemple en tête, retranscrit ici, merveilleusement bien.
Des manifestations, faits divers concernant les femmes, les migrants, les animaux…

Les gens sont épuisants !

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