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Prince et la masturbation féminine

Posté par Maxima 24 juin 2019 0 commentaire

Un article rédigé par Armand

Jusque dans les années 80′, le sujet de la masturbation féminine était des plus tabous, et ce silence influence encore la sexualité d’aujourd’hui. Heureusement, donc, que certaines célébrités se sont prononcées sur le sujet, et en parlent encore aujourd’hui : Prince, avec sa chanson Darling Nikki, fait partie de ces héros de la sexualité féminine.

Afin de comprendre l’importance de ce sujet et de l’intervention du compositeur, il me semble judicieux d’évoquer en premier lieu l’histoire du rapport de la société à la masturbation féminine : cette histoire est des plus surprenantes, et est très révélatrice du statut des femmes au cours des siècles. En effet la première trace de masturbation que l’on connaisse est un gode préhistorique, vieux de plus de 28 000 ans. Cet objet est donc la preuve que les femmes ont conscience du plaisir sexuel qu’elles pouvaient se procurer d’elles-mêmes depuis des dizaines de millénaires, et que ce sujet n’a pas toujours été tabou, mais l’est devenu au cours des siècles.

Un gode datant d’il y a au moins 28 000 ans (28cm de long pour 3 de large, on ne faisait pas les choses à moitié dans les cavernes!)

 Du côté des babyloniens de nombreuses gravures de toutes tailles montrent des scènes de sexe, et certaines statues représentent des femmes se touchant : le sexe était amusant et tout le monde s’adonnait à ces pratiques, pourquoi donc s’en cacher ? De même chez les grecs, des archéologues ont retrouvé des poteries représentant des femmes se faisant plaisir à l’aide de ‘Olisbos’, des godemichets en cuir ou en bois.

Exemple de poterie grecque figurant une femme utilisant deux olisbos

Un peu plus tard, toujours en Grèce, Hippocrate commence à théoriser le principe d’hystérie (dont l’un des symptômes serait une lubrification excessive du vagin). Selon le médecin romain Galen (IIème après J.C) l’hystérie était provoquée par un manque de sexe : il prescrivait donc aux malades célibataires un « massage pelvien ».                

Ainsi naquît la pratique de la masturbation pour soigner les femmes atteintes d’hystérie, qui perdure jusqu’au début du XXème siècle. On trouve peu de traces de masturbation féminine durant le moyen-âge mais nombre de gravures et textes attestent d’une industrie du gode fleurissante lors de la renaissance ! On permettait donc aux femmes de se procurer ces objets, et donc a fortiori de s’en servir.

Gravure d’un magasin de godes londonien datant de la renaissance

Mais alors, me diriez-vous, quand, pourquoi et comment disparaît tout cet engouement pour la masturbation féminine ? En fait, de nombreux médecins et philosophes du XIXème siècle (dont Kant par exemple) publient des essais déconseillant voire condamnant la pratique de la masturbation féminine pour le plaisir. C’est donc à partir de cette époque que la pratique est restreinte au cadre médical, du moins officiellement.

En revanche, les médecins continuent à prescrire et pratiquer les massages pelviens pour les femmes qu’ils disent atteintes d’hystérie jusqu’au XIXème, époque à laquelle la technologie rend possible l’automatisation de ce « procédé ». En effet, l’acte médical est long : il faut parfois une heure pour que la patiente atteigne le « paroxysme hystérique » (terme de l’époque désignant l’orgasme féminin). Apparaissent alors les vibromasseurs, dont les premiers exemplaires nécessitent une machine à vapeur de la taille d’une salle, avant d’être progressivement miniaturisés. La popularité de ces machines est telle qu’elle devient le 5e appareil ménager à être « électrifié », 10 ans avant le fer à repasser ou l’aspirateur ! Ces appareils apparaissent dans les pubs de tous les journaux, et leur utilisation est tolérée tant qu’elle est restreinte au cadre médical.

Pub pour un vibromasseur électrique datant du début du XXème

 Les premières apparitions de vibromasseurs dans les films pornographiques, et donc dans l’imaginaire érotique, dans les années 1910 font que l’excuse médicale ne tient plus, et la masturbation féminine devient alors taboue sous toutes ses formes. Le silence entourant le sujet de la masturbation provoque une méconnaissance des femmes de leur propre corps, mais aussi une honte d’avouer qu’elles se font plaisir : selon l’IFOP, seulement 19% d’entre elles disent s’être déjà masturbées dans les années en 1970. La première à (re)faire parler du vibromasseur et donc de la masturbation féminine est la féministe pro-sexe Betty Dodson en 1973. A partir de là, plusieurs artistes commencent à écrire, peindre ou chanter la masturbation comme par exemple Cyndi Lauper avec sa chanson She bop  de 1984.

C’est dans ce contexte culturel qu’intervient Prince avec sa chanson Darling Nikki , sortie en 1983 dans la bande originale de son film Purple Rain. Dans cette chanson, ‘le kid’ (le personnage joué par Prince), chante sa rencontre avec Apollonia.

I knew a girl named Nikki I guess you could say she was a sex fiend,

I met her in a hotel lobby masturbating with a magazine

Prince parle d’une femme obsédée par le sexe, qui n’a pas peur de prendre le contrôle de sa sexualité, et qui assume sa masturbation. Cette émancipation est entièrement à son avantage, et la sexualité du chanteur transpire durant toute la chanson : c’est ici la femme qui séduit puis délaisse l’homme et non l’inverse !

She took me to her castle and I just couldn’t believe my eyes,

She had so many devices everything that money could buy

 On relève aussi la référence du musicien aux vibromasseurs et autres sex toys, qui s’inscrit dans la conception érotique héritée du début du siècle !

Prenez le temps d’écouter cette belle chanson en profitant des chorégraphies hyper-sensuelles de Prince !

 C’est ainsi que Prince a participé, consciemment ou non, à l’émancipation de la parole sur la masturbation chez les femmes. J’ai conscience d’avoir assez peu parlé de la chanson : je dois avouer que je l’ai fait car cette chanson est à mon goût trop peu connue. Il mérite tout de même d’être félicité :  yas queen, on stan ton engagement !

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