
Le tribunal de Pontoise s’est emparé d’une affaire qui a de quoi faire frémir tout le petit monde des antiquaires. Six personnes y sont jugées pour avoir fabriqué et écoulé de faux meubles du XVIIIe siècle, présentés comme des pièces d’époque authentiques. Parmi les prévenus, deux noms qui faisaient autorité : Bill Pallot, expert du mobilier royal réputé jusqu’au bout de l’Europe, et Bruno Desnoues, ébéniste couronné Meilleur Ouvrier de France.
Le plus savoureux, et le plus gênant, c’est justement leur réputation. Ce sont deux spécialistes au-dessus de tout soupçon qui auraient monté l’arnaque, à partir de 2007-2008. La recette était redoutable. Plutôt que de fabriquer un meuble de toutes pièces, le duo récupérait des carcasses anciennes, du vrai bois d’époque, pour bâtir des sièges capables de passer les tests de datation sans sourciller. De quoi tromper les analyses scientifiques, et avec elles les conservateurs.
Les meubles étaient attribués à des artisans prestigieux comme Louis Delanois ou Jean-Baptiste Sené, puis vendus à prix d’or entre 2008 et 2015. Le château de Versailles en a acheté, des collectionneurs fortunés aussi, jusqu’à un héritier de la maison Hermès et un prince qatari. Le tout passait par des galeries respectées, qui n’y voyaient souvent que du feu. La belle mécanique du marché de l’art, ses certificats et ses experts, n’a rien vu venir.
Ironie de l’histoire, l’expert au coeur du scandale est l’auteur de l’ouvrage de reference sur le mobilier du XVIIIe siecle.
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L’affaire finit par se fissurer en 2014. Tracfin, la cellule qui traque le blanchiment d’argent, repère des mouvements financiers étranges autour d’un couple de Portugais aux revenus modestes. En tirant le fil, les enquêteurs remontent jusqu’au mari, en lien avec Bruno Desnoues. Le trafic apparaît au grand jour, et avec lui un sérieux coup porté à l’image de Versailles. Sotheby’s et le Domaine national de Versailles se sont d’ailleurs constitués parties civiles.
Tout le monde ne se retrouve pas sur le banc. La justice a mis certains protagonistes hors de cause en novembre 2023. En revanche, elle a renvoyé devant le tribunal la galerie Kraemer, l’une des plus prestigieuses de Paris, à qui l’on reproche de ne pas avoir vérifié sérieusement ce qu’elle achetait. Les propriétaires plaident la bonne foi : ils auraient été dupés comme les autres.
Au fond, ce procès dépasse la simple histoire de faussaires habiles. Il met le doigt sur la fragilité d’un marché où l’authenticité repose largement sur la parole de quelques experts. Quand ceux qui sont censés garantir le vrai sont précisément ceux qui fabriquent le faux, c’est tout l’édifice de confiance qui vacille.
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