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Chronique d’un retour au collège

Posté par Marie 6 juin 2020 0 commentaire

Jeudi 28 mai 2020 : Branle-bas de combat ! Notre bien-aimé Ministre de l’Education Nationale vient d’annoncer que la réouverture des collèges était une « priorité » dans toutes les zones de France. Cette allocution ministérielle annonçant le début de la deuxième phase de déconfinement fut remplie de contradictions – faut-il favoriser le télétravail ou renvoyer les professeurs au collège, Monsieur le Ministre ?

Mais après tout, nous avons l’habitude, puisque cela fait près de deux mois que les enseignant.e.s de France sont confronté.e.s à des revirements de décisions politiques les concernant. Tiens, par exemple, le 11 mars 2020, Jean-Michel Blanquer annonçait fièrement que les écoles ne fermeraient en aucun cas pour faire face à l’épidémie ; le 12 mars l’allocution présidentielle nous apprenait le contraire. Ecole de la confiance, vous disiez ?

Vendredi 29 mai 2020 : A l’orée d’un weekend de trois jours, les établissements du secondaire se doivent de trouver les solutions pour appliquer un protocole sanitaire ultra-strict avec les moyens du bord. Fort heureusement, chez nous, une longueur d’avance avait été prise dans les préparatifs et il ne reste « plus qu’à » régler un sujet épineux : concrètement, pour les cours, on s’organise comment ?

Parce que les poignées de portes, la queue pour la photocopieuse et les récréations échelonnées sont des problèmes à risques sanitaires qui ont été réglés. Mais pour l’instant, alors que nous étions tou.te.s obsédé.e.s par tant de détails à prendre en compte, personne ne s’est vraiment posé la question de ce que nous allions faire concrètement dans nos salles de classe.

La montée du stress est palpable dans les établissements, notamment chez les équipes de direction. Et pour cause, le protocole sanitaire publié par le gouvernement cumule une grande sévérité dans les demandes et un flou artistique en ce qui concerne les détails pratiques. Résultat des courses, c’est aux établissements d’organiser le plus gros du travail en interne et à eux aussi de porter la responsabilité en cas de cluster ou de réapparition de l’épidémie.

Samedi 30 mai 2020 : Ca y est, c’est  le weekend ! Le moment ou jamais pour souffler et de se déconnecter. Ou pas. Car les mails de parents d’élèves inquiets s’empilent et beaucoup de nos questions demeurent sans réponses.

Cerise sur le gâteau : pour celles et ceux d’entre nous qui s’étaient faits avec joie au travail à la maison, ce « dernier weekend » signe la fin d’une zone de confort et le retour d’un mal bien connu par tous les enseignants : l’angoisse de la rentrée.

Lundi 1er juin 2020 : Un appel de ma famille qui n’a visiblement pas tout compris :

 » – Alors les profs, on reprend le travail ?

– Mais tu sais, je n’ai jamais vraiment arrêté en fait .. »

Ca va être long. Très long.

Mardi 2 juin 2020 : Le glas de la rentrée a sonné. Ou plutôt, celui de la pré-rentrée. Allongée sur mon canapé, en pleine « réunion virtuelle »,  j’écoute la mort dans l’âme la principale de mon collège énumérer le nouveau règlement sanitaire en essayant tant bien que mal de comprendre où je devrai être le lendemain, avec qui et surtout à quelle heure.

Pour l’instant, aucun enseignant ne saurait dire combien d’heures il devra travailler dans quelques jours. La direction ne nous a donné aucune ligne conductrice et nous attendons de savoir à quelle sauce nous serons mangés. Une chose est sûre, c’est qu’en connaissant l’Education Nationale, cette sauce risque d’être aigre-douce.

Mercredi 3 mai 2020 : Première fois que je mets les pieds au collège depuis le 13 mars. Au programme aujourd’hui : visite des locaux avant l’accueil des élèves qui aura lieu le lendemain. Pour les avoir arpentés des heures entières depuis le mois de septembre, une trentaine d’élèves derrière moi ou bien un café à la main, je pensais connaître les locaux sur le bout des doigts. Mais je n’ai pas reconnu mon établissement.

Le gazon a profité de ces deux mois de confinement scolaire pour proliférer et les arbres ont fleuri ; le parking des profs est vide. Le sol est maculé de flèches fluos, les portes de panneaux d’interdiction, et des ribambelles de rubans rayés s’entrelacent à chaque tournant pour marquer les interdictions de passages. C’est pesant et je me dis que finalement, un peu de gaieté adolescente ne pourra faire que du bien à ce lieu de dictature sanitaire.

Jeudi 4 mai 2020 : C’est le grand jour ; nos chères têtes blondes – ou du moins, environ les 20% d’entre-elles que les parents ont choisi de rescolariser – font leur grand retour au collège. Ils font la queue, masques correctement fixés et sous une pluie battante, pour recevoir leur dose de gel hydroalcoolique. L’ambiance est morose. Les sourires des collègues, bien que dissimulés sous les masques, réchauffent l’atmosphère. Car être enseignant.e à distance, c’est aussi parfois se sentir terriblement seul.e.

Dans les salles de classe, deux clans se dessinent : celles et ceux qui ont voulu revenir, et celles et ceux que les parents ont forcé.e.s. Tandis que les uns se trémoussent sur leurs chaises pour répondre aux questions posées sur notre PowerPoint de présentation des gestes barrières à respecter, d’autres regardent par la fenêtre, l’air dépité.

Pour moi, c’est un peu difficile de retrouver le lien avec des élèves que je n’ai pas vus depuis presque trois mois alors qu’ils sont répartis à 1 mètre de distance, qu’ils ne sont que 7 ou 8 par classe et que la moitié de leur visage est rongé par un masque bien trop grand. Lorsque la journée se termine, les profs soufflent un coup. Personne ne sait s’il s’agit de la fatigue ou du dépit.

Vendredi 5 mai 2020 : Les cours reprennent comme la veille et un doux parfum d’habitude commence déjà à planer sur l’établissement. Il nous aura donc fallu moins de 24 heures pour nous habituer aux consignes sanitaires. Je redécouvre le plaisir de faire face à des élèves en chair et en os et non des pixels. Bref, je me rappelle que j’aime mon métier.

Cependant, un doute continue de planer : et si on nous demandait d’appliquer encore autre chose à partir du 22 juin ? A en croire les cernes creusées sous les yeux de l’équipe de direction, une telle annonce pourrait créer une vague de burn-out. Le corps enseignant a su s’adapter à une vitesse affolante à cette nouvelle organisation, les élèves aussi ; il ne reste maintenant qu’à attendre un peu de reconnaissance politique et publique. C’est beau de rêver.

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