Culture

Philippe Sollers, le dernier des fauteurs de trouble

posted by Vincent 6 mai 2023
Philippe Sollers, le dernier des fauteurs de trouble

Il y a des disparitions qui referment une époque d’un seul coup. Celle de Philippe Sollers, mort à Paris le 5 mai 2023 à 86 ans, appartient à cette catégorie. Avec lui s’éteint une certaine idée de la littérature française, celle où l’écrivain n’était pas seulement un faiseur de livres mais une figure publique, un agitateur d’idées, un homme qui occupait le terrain médiatique avec autant d’appétit que les pages blanches.

Né Philippe Joyaux à Talence en 1936, il s’était choisi un pseudonyme, Sollers, tiré du latin pour signifier l’habile, l’ingénieux. Tout un programme. Dès la fin des années 1950, le jeune homme se fait remarquer, encouragé par Mauriac et Aragon, deux parrains que tout opposait. La suite tiendra cette promesse de précocité, mais d’une manière que personne n’avait anticipée.

En 1960, il fonde Tel Quel, revue qui deviendra le laboratoire de l’avant-garde intellectuelle. Autour de lui gravitent Roland Barthes, Julia Kristeva, qu’il épouse, Marcelin Pleynet. On y théorise le structuralisme, on flirte avec le maoïsme, on fait de la phrase un champ d’expérimentation permanent. Tel Quel, c’est l’époque où la littérature croyait pouvoir changer le monde par la syntaxe. Sollers en fut le chef d’orchestre et, parfois, le tyran. En 1983, il quitte le Seuil pour Gallimard et lance L’Infini, autre revue, autre collection, comme s’il lui fallait toujours un théâtre à animer.

La même année paraît Femmes, roman-fleuve qui le sort des cercles initiés pour le projeter vers un public plus large. Le livre fait scandale, on y reconnaît des silhouettes du Tout-Paris, on s’offusque, on se précipite en librairie. Sollers vient de comprendre une chose que beaucoup de ses pairs refusaient d’admettre : la provocation se vend. Suivront des dizaines de titres, plus de quatre-vingts au total, entre romans, essais et monographies sur Vivant Denon, Casanova, Mozart ou Venise, sa ville d’élection.

Reste le personnage, indissociable de l’œuvre. Sollers cultivait la posture du séducteur, du dandy fumant son fume-cigarette, capable de citer Dante et de ferrailler sur un plateau de télévision dans la foulée. On lui a reproché son narcissisme, ses revirements idéologiques, sa façon de toujours retomber sur ses pieds. Lui s’amusait à se définir comme un imbécile heureux, formule désarmante qui masquait une lucidité féroce sur sa propre légende.

Que restera-t-il de tout cela ? Sans doute moins les romans que la silhouette, ce que c’est qu’occuper une scène culturelle pendant plus d’un demi-siècle sans jamais lâcher prise. Sollers aura été l’un des derniers écrivains français à incarner ce mélange de virtuosité littéraire et de goût du tapage. Une espèce en voie de disparition, dont il fut peut-être le spécimen le plus accompli. Avec lui, c’est une manière de prendre la littérature au sérieux tout en s’en moquant qui s’en va.

Crédit photo : DR

Femmes, de Philippe Sollers

Le roman qui fit scandale en 1983 et propulsa Sollers vers le grand public.

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