
Il y a des metteuses en scène qui cherchent à plaire, et d’autres qui assument de bousculer. Julie Deliquet appartient clairement à la seconde catégorie. Invitée du Festival d’Avignon, elle revendique un théâtre qui mette en colère, une formule qui pourrait sembler provocatrice si elle ne résumait pas, en réalité, toute une démarche artistique.
On la connaît pour son collectif In Vitro, et pour une manière très particulière d’aborder le plateau. Deliquet aime le cinéma autant que la scène, et cela se sent. Elle a adapté Bergman, Desplechin, Fassbinder, puisant dans une matière filmique qu’elle retisse en récits de troupe, où la parole circule, se chevauche, prend le grain du réel. Son théâtre n’est pas celui des grandes tirades : c’est celui des silences, des repas qui s’éternisent, des familles qui se déchirent autour d’une table.
À Avignon, elle a frappé fort en investissant la Cour d’honneur du Palais des papes avec Welfare, adapté du documentaire de l’Américain Frederick Wiseman. Le film originel suivait, caméra à l’épaule, le quotidien d’un bureau d’aide sociale new-yorkais des années 1970, un défilé d’éclopés du système venus quémander de quoi survivre. Porter cela sur l’immense plateau de la Cour, ce vaisseau de pierre habitué aux fresques grandioses, relevait du pari. Comment faire tenir la misère ordinaire face à des gradins de plusieurs milliers de spectateurs ?
Le pari, justement, n’a pas convaincu tout le monde. Certains ont trouvé que l’intimité documentaire de Wiseman se diluait dans l’immensité du lieu, que la colère sociale s’y perdait un peu. Mais c’est précisément là que se loge l’audace de Deliquet : refuser le spectacle confortable, préférer une œuvre qui interroge nos indifférences plutôt qu’une qui flatte notre besoin de beau. Mettre la pauvreté au centre du plus prestigieux des théâtres français, c’est déjà un geste politique.
Car au fond, sa phrase sur la colère n’a rien d’un slogan. Elle dit une conviction : le théâtre ne doit pas seulement émouvoir ou divertir, il doit secouer, ouvrir les yeux, parfois agacer. Deliquet ne cherche pas l’adhésion immédiate, elle cherche la réaction, quitte à diviser. Dans une époque où la culture est souvent sommée de rassurer, cette exigence détonne, et c’est tant mieux.
Sa trajectoire confirme cette cohérence. Passée par la direction du Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis, ancrée dans un territoire populaire, elle a depuis pris les rênes d’une grande maison parisienne. Partout, la même obsession la suit : rapprocher le théâtre de ceux qu’il ignore trop souvent, donner une place aux invisibles. Que l’on aime ou non ses choix, on ne peut lui reprocher de manquer de ligne. Julie Deliquet fait du théâtre une affaire sérieuse, et elle préfère un public en colère à un public endormi. À l’heure des standing ovations réflexes, voilà une position qui force le respect.
Crédit photo : DR
Pour replacer le travail de Julie Deliquet dans la grande histoire d’Avignon, ce livre de reference.
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