
On range trop souvent la vieillesse dans une case discrète, quelque part entre la maison de retraite et le silence poli. Mohamed El Khatib, lui, a décidé d’ouvrir grand la porte et d’inviter ces vies-là sur scène, en pleine lumière.
Avec La vie secrète des vieux, présenté au Festival d’Avignon 2024, l’artiste signe un spectacle documentaire qui tord le cou aux clichés. Pas de comédiens professionnels grimés en personnes âgées. Ce sont huit vrais aînés qui montent sur le plateau et racontent.
Et ce qu’ils racontent surprend. Pas seulement les souvenirs et les amours d’autrefois, mais aussi les désirs d’aujourd’hui. Car c’est bien le tabou que vient bousculer le metteur en scène : la sexualité, le sentiment amoureux, l’envie de séduire encore, à un âge où la société préfère imaginer qu’on a renoncé à tout ça.
Le décor évoque la piste de danse d’un bal d’autrefois. Les huit interprètes y reviennent sur leurs premiers émois, leurs histoires de cœur, leurs élans présents. El Khatib dresse le portrait d’une génération qu’on efface, dont on néglige les vécus parce qu’ils dérangent une certaine image lisse du grand âge.
Ceux qui connaissent le travail de l’artiste retrouveront sa méthode. Mohamed El Khatib pratique un théâtre du réel, fait d’enquêtes, de paroles recueillies, de gens qui ne sont pas des acteurs mais qui deviennent, le temps d’une représentation, les héros de leur propre récit. Il l’avait déjà fait avec des femmes de ménage ou des enfants. Cette fois, c’est aux vieux qu’il tend le micro.
Pour prolonger le spectacle, le texte de Mohamed El Khatib publié aux éditions de l’Aube.
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Ce qui frappe dans les retours, c’est le mot qui revient sans cesse : joyeux. On pourrait craindre le pathos, le spectacle larmoyant sur la fin de vie et la solitude. C’est tout l’inverse. La pièce est tendre, lucide, mais surtout drôle. Elle assume une certaine impertinence, une liberté de ton qui fait du bien.
Évidemment, derrière le rire affleure une question plus grave. Pourquoi reléguons-nous ces existences derrière les murs des établissements. Pourquoi décidons-nous, collectivement, que passé un certain âge le désir devient une chose gênante qu’il vaut mieux taire. Le spectacle ne fait pas la leçon, il préfère montrer, et c’est bien plus efficace.
Le spectacle a été joué à La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, du 4 au 19 juillet 2024, à 18 heures. Un cadre superbe, ancien monastère devenu Centre national des écritures du spectacle, qui ajoutait sa propre profondeur à cette célébration des vies longues.
On sort de ce genre de proposition avec une drôle de sensation. Celle d’avoir un peu honte de nos préjugés, et beaucoup d’envie de regarder nos aînés autrement. Mohamed El Khatib continue de faire ce qu’il sait faire mieux que personne : prendre ceux qu’on n’écoute pas et leur offrir une scène. Pour une fois, ce sont eux qui mènent la danse.
Crédit photo : DR





