
Partir seule, trois jours, deux cents kilomètres dans les jambes. Sur le papier, l’idée a de quoi intimider, surtout quand on est une femme et qu’on a intériorisé toute une vie de mises en garde sur les dangers d’être seule, dehors, loin. Cécile, du blog Ciloubidouille, raconte ce voyage de Melun jusqu’aux environs de La Charité-sur-Loire, et son récit fait du bien parce qu’il prend ces peurs à contre-pied.
L’itinéraire tient en trois étapes : Melun-Dordives le premier jour, soixante kilomètres pour se mettre en jambes, puis une grosse journée de quatre-vingt-cinq bornes jusqu’à Briare, et enfin une dernière traite plus douce vers Pouilly-sur-Loire. Rien de spectaculaire dans l’équipement, et c’est précisément ce qui rend le récit accessible. Un vélo Decathlon de randonnée, des sacoches étanches, une cape de pluie, un casque, et des vêtements ordinaires. Pas besoin de matériel de compétition pour avaler des kilomètres : il faut surtout des jambes et de l’envie.
La route, évidemment, ne se laisse pas dompter si facilement. Les collines de la forêt de Fontainebleau rappellent brutalement à la cycliste habituée au plat parisien que le dénivelé existe. Les chemins boueux se transforment parfois en bourbiers impraticables. Et puis il y a le vent, ce vent de face qui épuise bien davantage que la pluie, parce qu’il s’attaque au moral autant qu’aux mollets. La signalisation défaillante par endroits ajoute son grain de sel. Bref, voyager à vélo, c’est aussi accepter une dose de galère.
Mais le plus intéressant n’est pas dans la logistique. Il est dans ce que ces trois jours révèlent. Cécile formule une idée qui mérite qu’on s’y arrête : voyager seule à vélo fait partie de la solution, pas du problème. La violence existe partout, y compris chez soi, et sortir de sa zone de confort réduit la peur au lieu de l’amplifier. C’est une leçon qui va à rebours du discours dominant, celui qui assigne les femmes à la prudence et à l’immobilité au nom de leur protection.
L’autre découverte est plus intime. En chemin, elle identifie l’ennemi numéro un de la joie : la comparaison. Cette manie de minimiser ses propres exploits devant les uns, de se sentir écrasée par les attentes des autres. Le vélo, dans sa monotonie féconde, finit par dissoudre ce bruit de fond. Reste une phrase qu’elle se répète, simple et puissante : je suis capable. Capable de changer de vitesse, de rouler sans les mains, de faire confiance à son corps.
Le voyage la reconnecte aussi à une lignée familiale d’aventuriers, à ces ancêtres qui ont parcouru la même vallée de la Loire. Loin de l’isolement qu’on imagine, partir seule devient une façon de se sentir reliée. On est porté par ceux qu’on aime, même quand on roule seul face au vent.
Au bout du compte, ce récit ne vend pas du dépassement de soi tapageur. Il propose quelque chose de plus tranquille et de plus contagieux : l’idée qu’on peut, à son rythme, repousser un peu les murs qu’on croyait infranchissables. Et qu’il suffit parfois d’un vélo et de trois jours pour s’en convaincre.
Crédit photo : DR
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