
À la rentrée de septembre, l’académie de Dijon va tenter quelque chose d’inédit, et de franchement gênant. Faute de professeurs de lettres en nombre suffisant, le rectorat compte confier des cours de français à des enseignants venus d’autres disciplines. Un prof de techno ou d’histoire pourrait donc se retrouver devant une classe pour expliquer l’accord du participe passé et faire lire du Maupassant.
La procédure tient en quelques étapes, et c’est là que ça pique. L’enseignant volontaire fournit un CV, une lettre de motivation détaillant ses lectures et sa formation initiale, puis passe un entretien oral d’une trentaine de minutes devant un inspecteur. Vingt minutes d’échange sur les programmes et sa capacité à enseigner, et voilà délivrée une attestation valable un an, à reconduire chaque année.
Le syndicat Snes-FSU parle de « bricolage », et le mot est poli. Pour Philippe Bernard, du Snes-FSU Dijon, on ne fabrique pas une compétence disciplinaire en une demi-heure d’entretien. Aimer lire et avoir fait un peu de lettres à la fac ne fait pas de vous quelqu’un capable d’enseigner la langue, la grammaire et l’analyse de texte à des adolescents, jour après jour, sur une année entière.
Le rectorat se défend en agitant le mot « expérimental » et en rappelant qu’il faut bien des adultes devant les élèves en septembre. L’argument se tient, sur le strict plan logistique. Sauf qu’il évite soigneusement la vraie question : pourquoi manque-t-on à ce point de professeurs de français ?
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La réponse, tout le monde la connaît. Le métier n’attire plus. Salaires de début de carrière trop bas, conditions de travail dégradées, reconnaissance en berne, classes surchargées. Résultat, les candidats au Capes se font rares et les postes restent vacants après les concours. On colmate alors la brèche avec les moyens du bord, et on appelle ça de l’innovation pédagogique.
Le plus inquiétant, c’est ce que ce genre de mesure dit en creux. Si n’importe quel enseignant motivé peut enseigner le français après un bref entretien, alors à quoi sert la formation des professeurs de lettres ? À quoi bon un concours exigeant, des années d’études, une spécialisation, si la discipline peut se transmettre par bonne volonté ? En cherchant à éteindre l’incendie, l’académie envoie un signal dévastateur sur la valeur même du métier.
On peut comprendre la panique des rectorats. On peut beaucoup moins accepter qu’on transforme une pénurie subie en solution assumée. Les premières victimes, ce seront les élèves de Côte-d’Or, qui auront droit à un enseignement du français improvisé. Eux n’ont pas signé pour servir de cobayes.
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