
Il y a des phrases qui en disent plus long qu’un long discours. Celle de Jean-Jacques Sempé sur le crayon et la gomme en fait partie : quand on est pauvre, expliquait-il, il est plus simple de s’offrir de quoi dessiner que de quoi peindre.
Derrière la boutade se cache toute une trajectoire. Né à Bordeaux en 1932, dans un milieu modeste et une enfance cabossée, Sempé n’a jamais eu les moyens de se payer un matériel d’artiste. Le dessin s’est imposé par défaut, presque par nécessité.
Cette origine populaire a façonné son regard. Chez lui, pas de grands effets ni de démonstrations techniques, mais un trait fin, économe, qui laisse respirer le blanc de la page et la part de silence des choses.
On le connaît évidemment pour Le Petit Nicolas, cette galerie d’écoliers en culottes courtes née de sa collaboration avec René Goscinny. Les textes étaient du second, les images du premier, et l’alchimie a traversé les générations.
Mais réduire Sempé à Nicolas serait injuste. Ses couvertures pour le New Yorker, ses albums tendres sur les petites lâchetés et les grandes solitudes de l’humanité, tout cela compose une œuvre d’une cohérence rare.
Ce qui frappe, c’est sa capacité à saisir l’infime. Un cycliste minuscule dans une ville immense, un musicien seul sur une scène géante, et soudain c’est toute notre condition qui se trouve résumée en quelques traits.
Paris croque avec tendresse par le crayon de Sempe.
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Sempé portait d’ailleurs un regard presque apitoyé sur son propre parcours, comme s’il s’étonnait toujours d’en être arrivé là. Cette humilité-là, à l’heure des egos surdimensionnés, fait un bien fou.
Sa fameuse phrase sur le crayon dit aussi quelque chose de l’art en général. Pas besoin d’un atelier fastueux pour créer : une feuille, une mine, une gomme pour effacer ses erreurs, et le monde peut commencer à exister sur le papier.
Le dessinateur s’est éteint en 2022, à 89 ans, laissant derrière lui des milliers d’images devenues familières. On les croise sur des couvertures de livres, dans des bureaux, dans la mémoire collective de plusieurs générations.
Ce qui demeure, c’est cette douceur mélancolique, cette façon de rire des hommes sans jamais les mépriser. Sempé observait ses contemporains avec une bienveillance teintée d’ironie, sans jamais appuyer là où ça fait mal.
Alors oui, un crayon et une gomme suffisent. À condition d’avoir, comme lui, l’œil capable de transformer une banalité du quotidien en petit poème graphique.
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