
Il y a des procès qui jugent des hommes, et d’autres qui jugent une société entière. Celui des viols de Mazan appartient à la seconde catégorie.
Pendant des semaines, à Avignon, on a regardé défiler des accusés. Cinquante hommes, en plus de Dominique Pelicot, le mari qui pendant une décennie a drogué son épouse Gisèle pour la livrer, inconsciente, à des inconnus recrutés en ligne.
Ce qui a glacé l’opinion, ce n’est pas une figure de monstre identifiable. C’est l’inverse.
Sur ce banc se tenaient des hommes ordinaires. Un pompier, un infirmier, un journaliste, des artisans, des retraités. Des voisins, des collègues, des pères de famille. La fameuse normalité, celle qui rassure d’habitude, devenait soudain la chose la plus terrifiante du dossier.
Au terme du procès, les peines sont tombées, échelonnées de trois à vingt ans de réclusion. Dominique Pelicot a écopé du maximum, vingt ans. La quasi-totalité des coaccusés ont été reconnus coupables de viol ou de tentative.
Mais le verdict, aussi important soit-il, n’est pas le cœur du séisme. Le cœur, c’est la décision de Gisèle Pelicot d’ouvrir les portes de l’audience.
Elle aurait pu demander le huis clos, se protéger du regard, taire son nom. Elle a choisi l’inverse, pour que, selon sa formule devenue célèbre, la honte change de camp.
Caroline Darian, fille de Gisèle Pelicot, raconte le séisme familial dans son livre :
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Cette phrase a fait le tour de l’Europe. La presse du continent a salué son courage, et on comprend pourquoi. En refusant de se cacher, elle a renversé la logique habituelle où c’est la victime qui rase les murs.
Le procès a aussi mis en pleine lumière une notion qu’on préfère d’ordinaire garder floue : le consentement. Plusieurs accusés ont plaidé qu’ils croyaient à un jeu de couple, qu’un mari pouvait disposer ainsi de sa femme endormie.
L’argument a fait bondir, à juste titre. Il révèle à quel point l’idée qu’un corps inerte puisse dire oui reste, pour certains, recevable. C’est tout un héritage culturel qui s’est retrouvé sur la sellette.
Reste la question qui dérange. Comment cinquante hommes sans casier, sans profil particulier, ont-ils pu franchir ce pas ? La réponse n’est pas rassurante. Elle pointe vers la banalité, vers une culture où la sexualité peut se concevoir sans l’autre.
C’est pour ça que ce procès dépasse de loin le fait divers. Il a forcé un pays à se regarder, à se demander combien de Mazan dorment encore sous le couvercle du silence domestique.
Gisèle Pelicot n’a jamais voulu devenir un symbole. Elle l’est pourtant devenue, malgré elle, et durablement. Une femme qui, en restant simplement debout, a fait plus pour la cause des victimes que des années de campagnes.
On en ressort avec une certitude inconfortable. Les bons pères de famille du banc des accusés ne sont pas une anomalie venue d’ailleurs. Ils sortaient de chez nous. Et c’est bien ce qui rend cette histoire impossible à refermer.
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