
On connaît la chanson. À chaque grand rendez-vous olympique organisé dans un régime autoritaire, le même rituel se met en place. D’abord l’indignation, les tribunes, les appels au boycott. Puis la cérémonie d’ouverture, les paillettes, et soudain plus personne ne parle de rien.
Les Jeux d’hiver de Pékin en 2022 ont été le manuel parfait de cette mécanique. Avant l’événement, on dénonçait le sort réservé aux Ouïghours, ce million de musulmans internés au Xinjiang dans des camps que la Chine continuait d’appeler « centres de formation professionnelle ». Les États-Unis avaient décrété un boycott diplomatique. La Nouvelle-Zélande aussi.
Sauf que le boycott diplomatique, c’est l’art de protester sans rien empêcher. On n’envoie pas de ministre couper le ruban, mais les athlètes y vont, les caméras tournent, les sponsors paient et les médailles tombent. Une indignation à bas coût, en somme, qui sauve les apparences sans froisser personne.
Et c’est là que le malaise s’installe. Parce qu’au fond, ces Jeux qu’on qualifiait de « honte » quelques semaines plus tôt sont devenus parfaitement regardables une fois la flamme allumée. On a vibré pour le patinage, on a commenté les chutes en bobsleigh, on a oublié le décor.
Le sport possède cette capacité formidable à laver les consciences. Un beau geste technique, un podium émouvant, et la géopolitique passe au second plan. Les régimes qui accueillent ces compétitions le savent très bien : ils achètent du temps d’antenne et de la respectabilité.
Ce n’est pas nouveau. Berlin en 1936, Moscou en 1980, Pékin déjà en 2008. À chaque fois, on se promet que c’est la dernière, qu’on ne se laissera plus avoir. Et à chaque fois, le Comité international olympique attribue les Jeux suivants en regardant surtout le carnet de chèques.
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Le plus troublant, c’est notre propre confort dans tout ça. On peut très bien condamner un pays le lundi et applaudir ses pistes de ski le mardi, sans la moindre dissonance apparente. La télévision a ce pouvoir d’anesthésie douce qui nous arrange tous un peu.
Faut-il pour autant éteindre son poste et bouder les compétitions ? La question mérite mieux qu’une réponse toute faite. Les athlètes, eux, n’ont rien demandé et ont passé leur vie à s’entraîner. Les punir pour les choix d’un régime serait injuste.
Mais on peut au moins regarder en gardant les yeux ouverts. Se rappeler que derrière la cérémonie léchée, il y a des réalités qu’aucune chorégraphie de drones ne fera disparaître. C’est peut-être ça, le minimum syndical du spectateur lucide.
Les Jeux ne sont jamais neutres, et c’est sans doute leur plus vieux mensonge. Ils nous vendent l’universalité et la fraternité, pendant que les coulisses racontent une autre histoire. À nous de ne pas confondre les deux.
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