Idées

Pourquoi la musique classique a mis si longtemps à entendre MeToo

posted by Vincent 22 avril 2023
Pourquoi la musique classique a mis si longtemps à entendre MeToo

Le cinéma a eu son séisme, l’édition ses procès, le théâtre ses tribunes. La musique classique, elle, est restée étrangement silencieuse. Comme si les ors des salles de concert et le prestige des institutions avaient longtemps tenu la parole des victimes à distance. L’affaire Denis Dupays vient rappeler que ce silence n’était pas une absence de faits, mais une absence d’écoute.

Denis Dupays, chef de chœur toulousain spécialisé dans la direction d’ensembles d’enfants, ancien directeur de la maîtrise de Radio France, doit être jugé pour le viol d’un choriste qui n’avait que 14 ans à l’époque. Les faits remonteraient à juillet 1993, lors d’une tournée de la maîtrise aux États-Unis et au Canada. Selon l’enquête menée par Le Parisien sur ce milieu, il y aurait au moins trois victimes à Radio France, et une autre identifiée dans le premier ensemble qu’il dirigea à Toulouse.

Ce qui frappe, dans cette affaire, c’est qu’elle n’est pas isolée. Les noms s’accumulent dans le monde des maîtrises et des chœurs : Bernard Tartu, Bernard Dewagtère, Gaël Darchen. À chaque fois le même schéma, des enfants confiés à des figures d’autorité absolue, des structures fermées sur elles-mêmes, une révérence pour le talent qui aveugle l’entourage. La musique classique a fabriqué un terrain propice au silence : l’excellence artistique y sert trop souvent de sauf-conduit moral.

Comment expliquer ce retard à l’allumage ? D’abord par la structure même du milieu. Le rapport maître-élève y est sacralisé, presque mystique. On ne discute pas un grand pédagogue, on lui doit tout, sa technique, sa carrière, parfois sa place dans un orchestre. Cette dette crée une dépendance qui dissuade de parler. Ensuite par l’âge des victimes, souvent des enfants pris dans des institutions prestigieuses dont les familles tiraient une fierté légitime. Dénoncer, c’était risquer de tout faire s’écrouler.

Il y a aussi cette idée tenace que la beauté de la musique laverait son monde de tout soupçon. Comme si jouer du Bach ou diriger un requiem garantissait une probité morale. C’est évidemment faux, mais le mythe a la vie dure, et il a protégé pendant des décennies des hommes que rien, par ailleurs, ne distinguait des prédateurs des autres secteurs.

Le mouvement, pourtant, commence à fissurer le décor. Les langues se délient, les enquêtes journalistiques exhument les dossiers, la justice s’en mêle. La création par les pouvoirs publics de cellules d’écoute et la médiatisation de plaintes longtemps enterrées montrent que la digue cède, lentement. Reste que le chemin est long. Tant que les institutions musicales préféreront protéger leur réputation plutôt que leurs membres les plus vulnérables, le retard se paiera cash.

Ce qui se joue ici dépasse la chronique judiciaire. C’est la capacité d’un monde tout entier à regarder en face ce qu’il a couvert au nom de l’art. La musique classique n’est pas un sanctuaire. Elle est un milieu de travail, avec ses rapports de pouvoir et ses abus. L’admettre, c’est déjà commencer à protéger ceux qui viendront après.

Crédit photo : DR

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