Idées

Tenir jusqu’à la retraite : une promesse qui n’a plus la cote

posted by Vincent 11 mars 2023
Tenir jusqu'à la retraite : une promesse qui n'a plus la cote

Travailler jusqu’à l’âge légal, puis profiter d’un repos mérité. Le scénario paraît évident sur le papier, gravé dans le contrat social depuis des décennies. Sauf qu’une part croissante des salariés ne croit plus à cette ligne d’arrivée. Selon une enquête de la Dares, le service statistique du ministère du Travail, quatre salariés sur dix se sentent tout simplement incapables de tenir jusqu’à leur retraite. Le chiffre claque, et il en dit long sur le rapport abîmé que beaucoup entretiennent avec leur métier.

Derrière ce sentiment, il y a d’abord le corps. La pénibilité reste sous-estimée dans le débat public, où l’on imagine volontiers des bureaux climatisés et des écrans. La réalité d’une part importante du salariat, c’est le port de charges, les postures contraignantes, les horaires décalés, le bruit, les gestes répétés des milliers de fois par jour. Une étude plus récente de la Dares indiquait d’ailleurs que plus de la moitié des salariés sont exposés à au moins six facteurs de pénibilité physique. À ce régime, l’idée de tenir cinq ou dix ans de plus relève parfois de l’illusion.

Mais la fatigue n’est pas que musculaire. Elle est aussi mentale, faite de réorganisations permanentes, de pression sur les objectifs, de perte de sens. On demande aux gens d’en faire toujours plus avec parfois moins de moyens, puis on s’étonne qu’ils baissent les bras avant la ligne. Ce désenchantement touche autant l’ouvrier que le cadre, l’aide-soignante que l’employé de bureau. Le mal est diffus, et il ne se règle pas avec une affiche sur la qualité de vie au travail.

Ce ressenti a éclaté au grand jour pendant le bras de fer autour de la réforme repoussant l’âge légal de départ. Demander à des salariés déjà épuisés de travailler plus longtemps revenait, pour beaucoup, à ignorer leur vécu. La colère de cette période ne portait pas seulement sur des trimestres et des décotes. Elle exprimait une fracture plus profonde entre la logique comptable des réformes et l’expérience quotidienne du travail.

Le plus troublant, c’est l’écart entre le discours officiel et la réalité vécue. On valorise l’emploi des seniors, on multiplie les dispositifs incitatifs, on rappelle que vivre plus longtemps suppose de cotiser davantage. Tout cela se tient économiquement. Mais ça achoppe sur un mur : un salarié qui se sent à bout n’est pas une variable d’ajustement budgétaire. C’est une personne qui finira en arrêt maladie, en invalidité ou en rupture, avec un coût humain et social que les tableaux Excel oublient souvent de chiffrer.

Reste à savoir ce qu’on fait de ce signal. On peut le ranger dans la pile des sondages anxiogènes, ou y voir une invitation à repenser le travail lui-même. Aménager les fins de carrière, reconnaître vraiment la pénibilité, alléger la charge des métiers usants. Tant que la retraite restera une promesse à laquelle quatre salariés sur dix ne croient plus, aucun rallongement de la durée de cotisation ne tiendra durablement la route.

Illustration générée par IA

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