
Le principe tient en quelques secondes, et c’est sans doute ce qui fait son succès. Une mère entre dans le champ en tenue du quotidien, jogging avachi, pyjama ou pull informe, disparaît un instant, puis revient métamorphosée, vêtue cette fois comme sa fille. La trend s’appelle Turning My Mom Into Me, et elle a essaimé partout sur TikTok, toujours sur le même morceau, I Wish de Skee-Lo, avec son refrain nostalgique parfaitement choisi.
À première vue, c’est un jeu, et un jeu plutôt tendre. La fille prête ses vêtements, ses accessoires, sa coiffure, et la mère se prête au numéro avec une bonne humeur communicative. Le clou du spectacle, ce n’est même pas la tenue. C’est la démarche. Ces mères qui paradent, prennent la pose, jouent les mannequins avec un aplomb qu’on ne leur connaissait pas. Soudain, derrière la figure maternelle si familière, surgit une femme qui s’amuse, qui ose, qui occupe l’écran.
Et c’est là que la trend devient intéressante. Sous l’apparente légèreté, elle dit quelque chose de notre rapport à l’âge. Les vêtements de la fille rajeunissent la mère, évidemment, mais l’effet le plus frappant vient de l’attitude. La posture redressée, le regard franc, le plaisir manifeste de se montrer. On réalise au passage à quel point on a cessé d’attendre des femmes mûres qu’elles s’autorisent ce genre de fantaisie vestimentaire, comme si certains habits avaient une date de péremption.
Plusieurs participantes interrogées par les médias américains l’ont d’ailleurs formulé clairement. Le jeu leur a rappelé qu’on peut porter ce qu’on veut à n’importe quel âge, et qu’il n’existe aucune règle écrite interdisant à une femme de cinquante ou soixante ans de s’amuser avec son apparence. Sur une plateforme souvent accusée de glorifier l’extrême jeunesse, voir des mères trôner ainsi, hilares et fières, agit comme un joli contrepoint à l’âgisme ambiant.
La trend a vite débordé son cadre initial. On a vu des utilisateurs transformer leur père, leurs grands-parents, leurs frères et sœurs. À chaque fois, le ressort reste le même : ce moment où un proche que l’on croyait connaître par cœur se révèle sous un jour inattendu, joueur, presque cabotin. Une parenthèse de complicité familiale qui se filme, se partage et se multiplie.
Il y aurait de quoi grincer, bien sûr. Réduire la valeur d’une femme à sa capacité à paraître jeune ou stylée, ce n’est pas exactement un progrès féministe renversant. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui touche, dans ces vidéos, ce n’est pas la tenue, c’est le lien. Cette transmission inversée où, le temps d’un clip, la fille offre à sa mère un peu de son insouciance, et la mère lui rend une leçon de liberté. Et vous, oseriez-vous tendre votre dressing à votre mère, juste pour voir ce qu’elle en ferait ?
Crédit photo : DR
Pour comprendre ce que les ados fabriquent vraiment sur TikTok et consorts, l’enquête de danah boyd fait référence.
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