
Il y a des premiers romans qui avancent prudemment, et d’autres qui plongent d’emblée dans le grand bain. La Mer et son double, de Julia Lepère, paru aux Éditions du Sous-Sol dans la collection Feuilleton Fiction, appartient clairement à la seconde catégorie. Télérama parle d’une œuvre « d’une puissance magnétique », et le qualificatif n’est pas volé.
Le livre tisse deux histoires parallèles, deux mondes qui se répondent comme des reflets. D’un côté, la ville de P., une cité de western écrasée de chaleur où le soleil ne se couche jamais. Une femme y débarque pour tourner un film et sent peser sur elle l’influence menaçante de Peter, un homme sans ombre qui conduit les enfants vers la mer. Beaucoup n’en reviennent pas.
De l’autre, l’eau et l’obscurité. Une femme amnésique est repêchée dans l’Atlantique par un cargo, trois jours après une disparition tragique au cours d’une tempête. Elle aussi devra reconstruire son identité, sortir de son labyrinthe.
Deux femmes, deux temporalités, deux territoires : l’une dans la lumière, la sécheresse et la poussière, l’autre dans l’eau et la nuit. Le titre fait écho au Réel et son double du philosophe Clément Rosset, qui théorisait notre besoin de doubler le réel d’illusions pour le supporter. Julia Lepère pousse l’idée plus loin : chez elle, l’espace lui-même se dédouble. La mer est le double de la terre, la terre celui de la mer, et l’on s’évade de l’une vers l’autre pour fuir l’intenable.
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Si tout cela vous semble étrange, c’est normal. Le roman assume pleinement son onirisme, son ambiance de western fantastique peuplé d’apparitions et de passages entre les mondes. La ville de P. abrite un patron de bar, une fillette qui joue avec des fantômes, un poète, un sculpteur, une pianiste. On pense parfois à un rêve éveillé dont la logique nous échappe juste assez pour nous tenir en haleine.
Julia Lepère n’arrive pas de nulle part. Poétesse, autrice de trois recueils, également comédienne, elle apporte à sa prose une précision et une puissance d’évocation qui impressionnent. Chaque phrase semble pesée, chaque image travaillée.
Soyons clairs sur un point : c’est une lecture exigeante. Le récit labyrinthique fait par moments vaciller les repères, et le sens reste volontiers suspendu. Ceux qui aiment les intrigues balisées risquent de décrocher. Mais ceux qui acceptent de se laisser porter seront récompensés par la beauté de l’ensemble, rare dans un premier roman.
Comptez 21 euros pour cette traversée singulière de la rentrée littéraire de janvier. Pour les amateurs de littérature qui ose, c’est une très belle découverte, et un nom à retenir.
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