
Il y a des auteurs qu’on lit, et d’autres qu’on contemple. Chris Ware appartient à la seconde catégorie. Ouvrir l’un de ses livres, c’est se retrouver face à des planches d’une précision presque inquiétante, où chaque case semble avoir été tracée à la règle et au compas, comme un plan d’architecte plus que comme une bande dessinée.
Cet Américain né en 1967 fait partie des rares dessinateurs étrangers à avoir reçu le Grand Prix de la ville d’Angoulême, la plus haute distinction du neuvième art. Avant lui, il y eut Will Eisner, Robert Crumb, Art Spiegelman ou Bill Watterson. Une lignée prestigieuse, dans laquelle il s’inscrit avec une œuvre qui ne ressemble à aucune autre.
Son livre le plus connu, Jimmy Corrigan, raconte l’histoire d’un homme solitaire et timide qui retrouve un père qu’il n’a jamais connu. Le résultat est bouleversant, et sa lecture demande un effort : Ware multiplie les diagrammes, les schémas, les allers-retours dans le temps, jusqu’à transformer la page en labyrinthe.
Avec Building Stories, il est allé plus loin encore. L’ouvrage se présente comme une boîte contenant des fascicules de tailles différentes, que le lecteur peut parcourir dans l’ordre qu’il souhaite. La forme même de l’objet devient une partie du récit. On est loin de la simple suite de cases.
Ce qui frappe, chez lui, c’est la matière qu’il choisit de raconter. Pas de super-héros, pas d’aventures trépidantes. Plutôt la solitude, le silence des appartements, les non-dits familiaux, l’ennui des dimanches. Ses personnages ratent leur vie en silence, et on les regarde faire avec une tendresse mêlée de tristesse.
Le chef-d’oeuvre melancolique de Chris Ware, prime a Angouleme.
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Beaucoup le décrivent comme le plus proustien des auteurs de bande dessinée. La comparaison n’est pas usurpée. Comme l’écrivain, Ware s’intéresse à la mémoire, aux petits riens qui ressurgissent, à la façon dont le passé continue de hanter le présent. Sauf qu’il le fait avec un crayon et une palette de couleurs douces.
On pourrait croire qu’un tel univers, si intérieur, si personnel, l’isole du reste du monde. Lui-même semble avoir longtemps redouté de passer pour un original enfermé dans ses obsessions. Et puis non. Les lecteurs sont là, de plus en plus nombreux, à se reconnaître dans ces vies minuscules qu’il met en images.
C’est peut-être là le tour de force. Faire d’une mélancolie très singulière quelque chose d’universel, où chacun retrouve un peu de ses propres failles. On croyait être seul avec ses petites tristesses, et voilà qu’un dessinateur de Chicago les avait déjà couchées sur le papier.
Si vous n’avez jamais ouvert un de ses albums, attendez-vous à être dérouté. Puis, page après page, à être happé. C’est exigeant, c’est lent, et c’est l’une des plus belles choses que la bande dessinée ait produites.
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