
Le musée du Quai Branly-Jacques Chirac s’attaque à un morceau brûlant de l’histoire coloniale française. Son exposition revient sur la mission Dakar-Djibouti, expédition ethnographique qui traversa l’Afrique d’ouest en est entre 1931 et 1933, sous la direction de l’ethnologue Marcel Griaule. Une entreprise longtemps présentée comme un fleuron de la science française. L’exposition, elle, préfère poser les questions qui fâchent.
Les chiffres donnent le vertige. En deux ans, la mission a rapporté quelque 3 600 objets, plus de 6 000 spécimens naturalistes, des milliers de photographies, des centaines de manuscrits, des enregistrements sonores et même des restes humains. Une moisson colossale, justifiée à l’époque par la volonté de sauvegarder des cultures africaines que la colonisation était censée faire disparaître.
Sauf que derrière la noble intention scientifique, il y avait une réalité plus trouble. Comment ces objets ont-ils été collectés ? Dans quelles conditions, et avec quel consentement ? C’est tout l’enjeu de ces « contre-enquêtes » menées conjointement par une dizaine de chercheurs africains et français, qui sont retournés sur les terrains d’origine pour reconstituer ce qui s’est réellement passé. Le récit officiel se fissure, et c’est tant mieux.
On sait par exemple, grâce notamment au témoignage de Michel Leiris dans son célèbre journal de voyage, que certaines acquisitions ressemblaient davantage à des prises de force qu’à des échanges équitables. Des objets sacrés enlevés à des communautés, des rapports de pouvoir profondément déséquilibrés entre colonisés et colonisateurs. La frontière entre la collecte savante et le pillage était parfois bien mince.
Le journal de voyage qui a tout déclenché :
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Ce que réussit cette exposition, c’est de ne pas se contenter d’un procès à charge facile. Elle ne jette pas Griaule aux orties, ne réécrit pas l’histoire en noir et blanc. Elle montre la complexité : des hommes de science sincèrement persuadés de bien faire, pris dans un système colonial qui rendait possibles, et presque normaux, des actes que l’on regarde aujourd’hui avec effroi. Comprendre n’est pas excuser, et c’est précisément cette nuance qui rend la visite passionnante.
Au fond, l’exposition pose une question qui dépasse de loin le cas Dakar-Djibouti : que faire de ces collections aujourd’hui ? Les milliers d’objets africains qui dorment dans nos musées portent une histoire qu’on ne peut plus ignorer. Le débat sur les restitutions, longtemps tabou, est désormais sur la table.
À voir, donc, pour qui veut comprendre comment se fabriquent nos musées et ce qu’ils racontent, ou taisent, de notre passé. C’est rare, un musée capable d’interroger ainsi ses propres fondations.
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