
Le cinéma met parfois des décennies à affronter ce que la nation préfère taire. Deux films présentés à Cannes ont ravivé une mémoire longtemps reléguée dans l’angle mort de notre récit national : celle des hommes que la France a envoyés mourir pour elle, avant de les oublier.
Le premier, Tirailleurs, porté par Omar Sy, plonge dans l’enfer de la Première Guerre mondiale. Le comédien y campe un père sénégalais qui s’engage volontairement pour ne pas laisser partir seul son fils, arraché à son village et enrôlé de force dans l’armée française en 1917.
Le film de Mathieu Vadepied raconte ces régiments de soldats venus des colonies, jetés dans la boue de Verdun et des tranchées. Des centaines de milliers d’Africains mobilisés au nom d’un pays qui n’était pas le leur, et dont l’Histoire officielle a longtemps préféré ne pas trop parler.
Ce qui frappe, c’est l’angle choisi. Pas de grande fresque héroïque, mais une histoire intime de transmission entre un père et son fils, prise dans la mécanique broyante de la guerre. Omar Sy, également coproducteur, résumait l’enjeu d’une formule juste à l’ouverture : nous n’avons pas la même mémoire, mais nous avons la même histoire.
L’autre versant de cette mémoire concerne les harkis, ces Algériens engagés aux côtés de la France pendant la guerre d’indépendance. Abandonnés à la fin du conflit, beaucoup furent massacrés, d’autres parqués dans des camps indignes une fois arrivés en métropole.
Là encore, le cinéma vient gratter une plaie que la République a mis très longtemps à reconnaître. Ces hommes ont cru à la promesse française, et la France les a trahis avec une froideur qui reste difficile à regarder en face, même aujourd’hui.
Omar Sy dans le film qui rend leur place aux soldats africains de 14-18.
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Présenter ces récits sur la Croisette, vitrine mondiale du cinéma, n’a rien d’anodin. C’est une façon de sortir ces destins de l’oubli, de leur offrir une visibilité que les manuels scolaires leur ont longtemps refusée.
On pourrait reprocher à ce cinéma de mémoire une certaine prudence, une volonté d’apaiser plutôt que d’accuser. Mais l’essentiel est ailleurs. Ces films existent, ils sont vus, ils ouvrent des conversations dans des familles où ces histoires se transmettaient à voix basse, quand elles se transmettaient.
La force de ces œuvres tient justement à ce qu’elles refusent le procès simpliste. Elles montrent des hommes, leurs choix impossibles, leur loyauté, leur dignité. Elles rappellent que derrière le mot abstrait de colonisation se cachent des visages, des familles, des deuils jamais réparés.
Reconnaître ce passé ne signifie pas s’y enfermer. Cela permet au contraire de bâtir un récit commun plus honnête, où chacun trouve sa place. Et c’est peut-être là le vrai cadeau de ces films : nous obliger, le temps d’une séance, à regarder en face ce que nous avons trop longtemps préféré ignorer.
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