
Imaginez les deux plus gros éditeurs français réunis sous un même toit. Hachette d’un côté, Editis de l’autre. Sur le papier, l’opération avait tout du mariage de raison pour Vincent Bolloré, qui contrôlait Vivendi, propriétaire d’Editis, et lorgnait Lagardère, maison mère d’Hachette.
Le problème, c’est que ce mariage frôlait le monopole. À eux deux, ces groupes pèsent une part écrasante de l’édition francophone. Romans, livres scolaires, dictionnaires, poche, distribution en librairie : on parle d’une chaîne entière du livre concentrée entre les mains d’un seul homme.
Le Syndicat national de l’édition, qui représente plus de 700 maisons et l’essentiel du chiffre d’affaires du secteur, a vite tiré la sonnette d’alarme. Le risque d’abus de position dominante était énorme. Des éditeurs indépendants se sont inquiétés, Gallimard en tête, parce qu’un mastodonte pareil dicte ses conditions à tout le monde.
Et puis il y a la dimension qui dépasse le commerce. Posséder Hachette et Editis, c’est tenir une part considérable de ce que lisent les Français. Quand un industriel marqué politiquement met la main sur autant de catalogues, la question de la diversité des idées devient brûlante. On ne vend pas des yaourts, on diffuse de la pensée.
Bruxelles a fini par s’en mêler. La Commission européenne a ouvert une enquête approfondie, redoutant un recul de la concurrence sur toute la chaîne du livre dans l’espace francophone, et même sur un segment de l’édition de magazines.
Dans les coulisses des metiers de l’edition.
Les Metiers de l’edition → voir sur Amazon
Lien affilié Amazon. En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
Face au mur réglementaire, la solution est venue d’un renoncement. Pour faire passer la prise de contrôle de Lagardère, Vivendi a accepté de se séparer d’Editis. Pas de fusion des deux empires, donc : on les a au contraire forcés à divorcer avant même d’avoir convolé.
Editis a quitté le giron de Vivendi, et Vivendi a pris officiellement le contrôle de Lagardère fin 2023, mettant la main sur Hachette Livre, premier éditeur français et troisième mondial. Le géant a bien grossi, mais sans avaler son rival direct.
Ce qui se joue ici dépasse largement les salons feutrés de l’édition. C’est une affaire de pouvoir, d’influence, et d’un secteur où la concentration touche à quelque chose d’intime : nos lectures. On peut se réjouir que les garde-fous aient fonctionné, ou regretter qu’il faille des années de procédure pour empêcher qu’une poignée de mains rebatte les cartes culturelles d’un pays.
Reste une certitude. Dans le livre comme ailleurs, la taille critique fascine les financiers autant qu’elle inquiète les créateurs. Et entre les deux, le lecteur a tout intérêt à garder un œil sur qui possède quoi.
Crédit photo : DR





