Le titre de cet article interpellera tou.te.s les profs parmi les fidèles lecteurs et lectrices de Berthine, ainsi que leurs proches, mais ne parlera sûrement pas aux autres. Pas comme il parle aux profs en tout cas. Enfermé.e.s dans notre petit monde de points et de mutations, dont les mois de février et mars sont le paroxysme, il nous est parfois difficile de nous rendre compte que ce vocabulaire et cette organisation bien spécifiques ne soient pas toujours compris par autrui. Et pour cause : ces misérables points fictifs ont pour nous une importance capitale, ce sont eux qui contrôlent le reste de nos vies.

Pour rappel : Lorsqu’un.e enseignant.e fait une demande de mutation pour changer de poste et de lieu de vie, un barème de points lui est accordé. Ce barème est calculé en fonction de l’ancienneté de l’enseignant.e (plus il ou elle a enseigné, plus il ou elle a de points) ainsi qu’en fonction de sa situation familiale. Le barème minimum s’élève à 14 points.

Comme je viens de le préciser, le calcul du barème de points se base en grande partie sur la situation familiale du ou de la fonctionnaire. Accrochez-vous bien, et essayez de suivre cette situation :  si Cécile a deux enfants de moins de 18 ans, ces derniers lui rapporteront 100 points chacun ; si elle est mariée et que son conjoint travaille dans l’académie dans laquelle elle souhaite être mutée, alors elle bénéficiera de 50 points bonus pour toute demande concernant cette académie. Mais attention ! Si ledit conjoint est en CDD de moins de 3 mois, alors il n’existe pas aux yeux de l’éducation nationale et Cécile ne bénéficie pas des 50 points ; idem s’iel est étudiant.e , au chomâge sans avoir travaillé plus de 3 mois, ou s’iel travaille à distance depuis son foyer. Donc, en clair : seule une relation institutionnalisée (PACS ou mariage) avec un individu possédant un contrat stable est valorisée par l’Education Nationale.

En outre, si Benjamin, 10 ans de carrière, choisit de ne pas se marier ou ne pas se pacser, alors Antoine, 2 ans de carrière et jeune marié avec une femme possédant un CDI, aura un barème de points systématiquement plus élevé que le sien. Vous voyez où je veux en venir ?

Ce système de points est une organisation patriarcale qui s’inscrit dans la droite lignée de plus d'un siècle de politiques familiales en France. Il vise à favoriser la famille – au sens le plus classique du terme – à tout prix en offrant une souplesse de choix professionnel à celles et ceux choisissant de suivre un chemin « classique » (mariage, enfants) que les profs non-marié.e.s ou sans enfants n’auront jamais, quelle que soit leur ancienneté ou leur talent.

Pour être plus concrète, laissez-moi vous exposer ma situation personnelle. Je suis une future néo-titulaire, c’est-à-dire que je serai officiellement enseignante en septembre 2019, si tout va bien. Mon conjoint est étudiant, donc ne pèse pas dans la balance de l’Education Nationale, et je n’ai jamais enseigné avant : je pars donc avec 14 points. Cependant, je fais tout de même partie de ceux que l’institution favorisera à terme : j’aimerais un jour me marier, avoir des enfants, et mon conjoint a de fortes chances d’avoir une situation professionnelle stable. Par chance, ce système me sourit donc, ce qui n’aurait pas été le cas si je n’avais pas eu de désir d’enfants ou si, tout simplement, je n’avais pas été en couple pour de multiples raisons.

Mais ce n’est pas tout, ce système n’est pas seulement une vaste reproduction du traditionnel modèle de politiques familiales françaises ; c’est aussi une machine sans pitié qui a le pouvoir de miner les jeunes profs.

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Avec mes 14 points et ma situation banale, je me fonds dans l’immense majorité des futur.e.s néo-titulaires se retrouvant dans le même cas que moi. Cette semaine, nos Académies de mutation devraient être annoncées : pour nous, ce sera à 99%  Créteil ou Versailles. Ces deux super-académies, qui regroupent près de 18% des élèves scolarisés en France, demeurent encore et toujours la ligne de front pour les jeunes profs. Elles comportent un très grand nombre d’établissements difficiles, mais aussi des loyers et un coût de vie global élevés. Ca fait rêver, vous ne trouvez pas ? Ces académies sont fuies à grands pas, si bien que les premier.e.s à y être catapulté.e.s sont ces jeunes profs sans expérience et avec un salaire très bas. Peut-on vraiment leur en vouloir de les quitter dès que possible ? Et de continuer de nourrir ce système absurde par lequel on envoie des enseignant.e.s inexpérimenté.e.s dans les régions les plus difficiles de France ?

La population de la Région parisienne – et donc le nombre d’élèves – ne cesse d’augmenter. Cependant, l’Education Nationale continue de baisser le nombre de postes d’enseignant.e.s chaque année afin de favoriser les contractuel.le.s (si vous ne connaissez pas le statut de contractuel je vous l‘explique ici) et de faire des économies. Encore faut-il trouver des contractuel.le.s motivé.e.s pour accompli le rôle d’enseignant.e dans les établissements difficiles du 93 par exemple !

Les résultats de cette équation désastreuse sont les suivants : une précarisation progressive du métier d’enseignant.e (sur le plan financier dans le cas d’une mutation en région parisienne mais aussi sur le plan personnel), une explosion des effectifs par classe dans les établissements de Créteil et Versailles, un manque de moyen, et surtout un taux de dépression chez les jeunes enseignants qui ne cesse d’augmenter.

Avant de songer à la santé des jeunes enseignant.e.s, l’Education Nationale cherche à limiter ses dépenses et à combler tant bien que mal les plaies béantes laissées dans les Académies difficiles à l’aide de jeunes profs qui, envoyé.e.s loin de leurs proches et dénué.e.s d’une véritable expérience, peinent parfois à tenir le coup.

En ce moment, nous sommes en plein dans l’Ouragan dit des « Mutations inter-académiques ». Nous sommes en train de vivre ce moment où toutes les promesses de l’Education Nationale (« C’est possible d’éviter la région parisienne », « Nous prenons en compte votre situation personnelle et vos demandes » etc) se révèlent fausses depuis le début et où certain.e.s se retrouvent à ré-évaluer tout leur futur, voire à remettre en question leur choix d’orientation. Et, pardonnez mon cynisme, cela ne semble pas prêt de s’améliorer…

Il est important, dans un temps de contestations politiques comme celui que nous sommes en train de vivre, de défendre les droits des jeunes enseignant.e.s avant qu’il ne soit trop tard et que nous n’ayons plus aucune prise sur l’organisation de nos propres vies professionnelles et personnelles ; il est primordial de continuer à défendre les syndicats, à voter aux élections professionnelles en début d’année scolaire, de manière à ce que le système de mutation ne perde pas entièrement sa transparence. Et, surtout, nous devons nous appliquer à lutter contre ce système sans visage et inhumain pour faire prévaloir non pas leur désir d’économies, mais bien l’amour du partage qui nous a mené.e.s à choisir ce métier et la nécessité d’un système éducatif neutre.

A tou.te.s mes ami.e.s néo-tit’ à 14 points : ne baissons pas les bras !

SOURCES:

  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_familiale_fran%C3%A7aise
  • http://www.ac-versailles.fr/cid104814/presentation-academie-versailles.html
  • https://www.lexpress.fr/education/demissions-d-enseignants-de-jeunes-profs-pleuraient-de-ne-pas-etre-prepares_1866159.html
  • https://www.telerama.fr/monde/je-suis-une-vraie-prof-et-ce-qui-se-passe-dans-l-education-nationale-me-deprime,150349.php

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