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Jeunes profs à 14 points : et toi? Créteil ou Versailles?

Posté par Marie 3 mars 2019 11 Commentaires

Le titre de cet article interpellera tou.te.s les profs parmi les fidèles lecteurs et lectrices de Berthine, ainsi que leurs proches, mais ne parlera sûrement pas aux autres. Pas comme il parle aux profs en tout cas. Enfermé.e.s dans notre petit monde de points et de mutations, dont les mois de février et mars sont le paroxysme, il nous est parfois difficile de nous rendre compte que ce vocabulaire et cette organisation bien spécifiques ne soient pas toujours compris par autrui. Et pour cause : ces misérables points fictifs ont pour nous une importance capitale, ce sont eux qui contrôlent le reste de nos vies.

Pour rappel : Lorsqu’un.e enseignant.e fait une demande de mutation pour changer de poste et de lieu de vie, un barème de points lui est accordé. Ce barème est calculé en fonction de l’ancienneté de l’enseignant.e (plus il ou elle a enseigné, plus il ou elle a de points) ainsi qu’en fonction de sa situation familiale. Le barème minimum s’élève à 14 points.

Comme je viens de le préciser, le calcul du barème de points se base en grande partie sur la situation familiale du ou de la fonctionnaire. Accrochez-vous bien, et essayez de suivre cette situation :  si Cécile a deux enfants de moins de 18 ans, ces derniers lui rapporteront 100 points chacun ; si elle est mariée et que son conjoint travaille dans l’académie dans laquelle elle souhaite être mutée, alors elle bénéficiera de 50 points bonus pour toute demande concernant cette académie. Mais attention ! Si ledit conjoint est en CDD de moins de 3 mois, alors il n’existe pas aux yeux de l’éducation nationale et Cécile ne bénéficie pas des 50 points ; idem s’iel est étudiant.e , au chomâge sans avoir travaillé plus de 3 mois, ou s’iel travaille à distance depuis son foyer. Donc, en clair : seule une relation institutionnalisée (PACS ou mariage) avec un individu possédant un contrat stable est valorisée par l’Education Nationale.

En outre, si Benjamin, 10 ans de carrière, choisit de ne pas se marier ou ne pas se pacser, alors Antoine, 2 ans de carrière et jeune marié avec une femme possédant un CDI, aura un barème de points systématiquement plus élevé que le sien. Vous voyez où je veux en venir ?

Ce système de points est une organisation patriarcale qui s’inscrit dans la droite lignée de plus d’un siècle de politiques familiales en France. Il vise à favoriser la famille – au sens le plus classique du terme – à tout prix en offrant une souplesse de choix professionnel à celles et ceux choisissant de suivre un chemin « classique » (mariage, enfants) que les profs non-marié.e.s ou sans enfants n’auront jamais, quelle que soit leur ancienneté ou leur talent.

Pour être plus concrète, laissez-moi vous exposer ma situation personnelle. Je suis une future néo-titulaire, c’est-à-dire que je serai officiellement enseignante en septembre 2019, si tout va bien. Mon conjoint est étudiant, donc ne pèse pas dans la balance de l’Education Nationale, et je n’ai jamais enseigné avant : je pars donc avec 14 points. Cependant, je fais tout de même partie de ceux que l’institution favorisera à terme : j’aimerais un jour me marier, avoir des enfants, et mon conjoint a de fortes chances d’avoir une situation professionnelle stable. Par chance, ce système me sourit donc, ce qui n’aurait pas été le cas si je n’avais pas eu de désir d’enfants ou si, tout simplement, je n’avais pas été en couple pour de multiples raisons.

Mais ce n’est pas tout, ce système n’est pas seulement une vaste reproduction du traditionnel modèle de politiques familiales françaises ; c’est aussi une machine sans pitié qui a le pouvoir de miner les jeunes profs.

Avec mes 14 points et ma situation banale, je me fonds dans l’immense majorité des futur.e.s néo-titulaires se retrouvant dans le même cas que moi. Cette semaine, nos Académies de mutation devraient être annoncées : pour nous, ce sera à 99%  Créteil ou Versailles. Ces deux super-académies, qui regroupent près de 18% des élèves scolarisés en France, demeurent encore et toujours la ligne de front pour les jeunes profs. Elles comportent un très grand nombre d’établissements difficiles, mais aussi des loyers et un coût de vie global élevés. Ca fait rêver, vous ne trouvez pas ? Ces académies sont fuies à grands pas, si bien que les premier.e.s à y être catapulté.e.s sont ces jeunes profs sans expérience et avec un salaire très bas. Peut-on vraiment leur en vouloir de les quitter dès que possible ? Et de continuer de nourrir ce système absurde par lequel on envoie des enseignant.e.s inexpérimenté.e.s dans les régions les plus difficiles de France ?

La population de la Région parisienne – et donc le nombre d’élèves – ne cesse d’augmenter. Cependant, l’Education Nationale continue de baisser le nombre de postes d’enseignant.e.s chaque année afin de favoriser les contractuel.le.s (si vous ne connaissez pas le statut de contractuel je vous l‘explique ici) et de faire des économies. Encore faut-il trouver des contractuel.le.s motivé.e.s pour accompli le rôle d’enseignant.e dans les établissements difficiles du 93 par exemple !

Les résultats de cette équation désastreuse sont les suivants : une précarisation progressive du métier d’enseignant.e (sur le plan financier dans le cas d’une mutation en région parisienne mais aussi sur le plan personnel), une explosion des effectifs par classe dans les établissements de Créteil et Versailles, un manque de moyen, et surtout un taux de dépression chez les jeunes enseignants qui ne cesse d’augmenter.

Avant de songer à la santé des jeunes enseignant.e.s, l’Education Nationale cherche à limiter ses dépenses et à combler tant bien que mal les plaies béantes laissées dans les Académies difficiles à l’aide de jeunes profs qui, envoyé.e.s loin de leurs proches et dénué.e.s d’une véritable expérience, peinent parfois à tenir le coup.

En ce moment, nous sommes en plein dans l’Ouragan dit des « Mutations inter-académiques ». Nous sommes en train de vivre ce moment où toutes les promesses de l’Education Nationale (« C’est possible d’éviter la région parisienne », « Nous prenons en compte votre situation personnelle et vos demandes » etc) se révèlent fausses depuis le début et où certain.e.s se retrouvent à ré-évaluer tout leur futur, voire à remettre en question leur choix d’orientation. Et, pardonnez mon cynisme, cela ne semble pas prêt de s’améliorer…

Il est important, dans un temps de contestations politiques comme celui que nous sommes en train de vivre, de défendre les droits des jeunes enseignant.e.s avant qu’il ne soit trop tard et que nous n’ayons plus aucune prise sur l’organisation de nos propres vies professionnelles et personnelles ; il est primordial de continuer à défendre les syndicats, à voter aux élections professionnelles en début d’année scolaire, de manière à ce que le système de mutation ne perde pas entièrement sa transparence. Et, surtout, nous devons nous appliquer à lutter contre ce système sans visage et inhumain pour faire prévaloir non pas leur désir d’économies, mais bien l’amour du partage qui nous a mené.e.s à choisir ce métier et la nécessité d’un système éducatif neutre.

A tou.te.s mes ami.e.s néo-tit’ à 14 points : ne baissons pas les bras !

SOURCES:

  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_familiale_fran%C3%A7aise
  • http://www.ac-versailles.fr/cid104814/presentation-academie-versailles.html
  • https://www.lexpress.fr/education/demissions-d-enseignants-de-jeunes-profs-pleuraient-de-ne-pas-etre-prepares_1866159.html
  • https://www.telerama.fr/monde/je-suis-une-vraie-prof-et-ce-qui-se-passe-dans-l-education-nationale-me-deprime,150349.php

11 Commentaires

JE 3 mars 2019 at 20 h 33 min

Futur néo-tit célibataire, je bénéficiais d’un bonus de 150 (pour un total de 164 du coup) pour avoir été contractuel avant mon concours. J’ai demandé la Guyane pour la rentrée 2019, académie à 14 points l’an dernier. Manque de chance, cette année la barre est passée à 171 et je me retrouve à Créteil par extension. Elle est pas belle la vie ? …

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Le Poullen 3 mars 2019 at 21 h 01 min

MERCI

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Schiacciaghiaccio 3 mars 2019 at 23 h 47 min

Les points e points s et autres s’iel rendent le texte illisible.

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Marie 4 mars 2019 at 11 h 28 min

Bonjour, je vous propose de lire l’article suivant qui expose la nécessité de l’écriture inclusive et en explique le fonctionnement :https://www.berthine.fr/lecriture-inclusive-pour-les-nul-le-s/

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Samarian 4 mars 2019 at 0 h 31 min

Pas de conjoint, pas d’enfants, pas de handicap… Forcément que je n’ai pas le choix que de baisser les bras.
JAMAIS je n’aurais la mutation qui me permettrait de me rapprocher de ma famille, de sortir de ce mini studio que je loue à un prix effarant.
Le système de mutation ne m’offrira pas ces points bonus indispensables.

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GUILLET 4 mars 2019 at 14 h 32 min

J’ai trois enfants mais aucun points pour eux. Seulement 41 points. 7 ans d’ancienneté moins 3 ans ans qui ne donne pas de point… bref les Enfants ne font pas tout.

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Marie 11 mars 2019 at 11 h 18 min

Bonjour, en effet les enfants ne font pas tout, notamment lorsqu’ils sont majeurs. Cependant, le système est tout de même construit de manière à ce que les fonctionnaires faisant le choix de construire une famille « classique » soient favorisés par rapport aux autres avec le même degré d’ancienneté.

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DECKER 6 mars 2019 at 15 h 53 min

A l’heure de la 4g voire de la 5 G, pourquoi faut il toujours plus concentrer les populations dans les villes. On construit chaque semaine une nouvelle école, un nouveau collège dans le 93 en densifiant toujours plus la population. Alors que des centaines d’écoles sont vides, qu’on ferme des collèges dans de multiples régions où il fait bon vivre. Pourrait on réfléchir à organiser le départ de grandes entreprises, de services, de bureaux pour mieux répartir la population et la mixité sociale ?

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Marie 11 mars 2019 at 11 h 21 min

Bonjour,
Merci pour votre commentaire. Je suis tout à fait d’accord avec vous : la condensation économique en Ile de France est néfaste sur de nombreux plansv(économique mais aussi écologique et social). La France a fait l’effort de ne pas effacer ses villes moyennes (Lyon, Marseille etc) contrairement à la Grande Bretagne par exemple où l’ensemble des pouvoirs économiques et politiques sont centralisés à Londres ; cependant cet effort n’est pas suffisant et surtout recule peu à peu. Les premières victimes étant, comme bien souvent, les plus jeunes.

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Laura 6 mars 2019 at 18 h 53 min

Bon courage à tous ! Ce que tu dis est tellement vrai…
stagiaire à Nice (alors que je suis de Reims!) le rêve cette année…et l’an prochain néotit à Créteil… super le choc.
y-a-t-il un groupe facebook concernant les néotit sur créteil par hasard? merci 🙂

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Marie 11 mars 2019 at 11 h 27 min

Bonjour! Merci pour ton commentaire. Je n’ai pas de nom de groupe Facebook qui me vient à l’esprit mais cela doit bien exister, car nous sommes nombreux en région parisienne (d’ailleurs si tu trouves cela m’intéresse)… Je peux cependant te conseiller le forum « Neoprofs » sur lequel il y a beaucoup d’infos et où tu peux poser des questions ; il y a aussi le groupe Facebook « Profs : Solidarité et entraide » qui devrait t’aider à t’aiguiller.
Je te souhaite une bonne année de néo-titularisation et beaucoup de chance pour tes demandes de mut’!

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