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Fairphone : un smartphone éthique ?

Posté par HeHo 26 février 2019 0 commentaire

Fairphone est une entreprise qui a pour ambition de proposer le téléphone le plus éthique possible pour faire changer, pas à pas, l’industrie des appareils électroniques. Heureux détenteur d’un Fairphone 2, je vous propose un retour sur les raisons qui m’ont poussées à cet achat. Je vous parlerai aussi des caractéristiques de ce smartphone pas comme les autres.

Fairphone a vu le jour en 2013, aux Pays-Bas, et a sorti (seulement) deux téléphones à l’heure actuelle. Quand j’ai entendu parler de cette entreprise pour la première fois, elle m’est apparue comme un ovni tant elle va à rebours du modèle dominant sur le marché de la téléphonie. Je m’explique. Fairphone entend proposer un téléphone éthique du point de vue de sa fabrication et durable du point de vue de son utilisation (pièces remplaçables et plus facilement recyclables). Dans ce secteur, les plus gros fabricants de téléphones comme Samsung, Apple ou Huawei réalisent des bénéfices (notamment) car ils vendent constamment des appareils. En matière de nouvelles technologies, il existe un phénomène parallèle à l’obsolescence programmée de vos appareils, qui est que les marques ont, de manière schématique, deux ans d’avance technologique (au minimum) sur les produits qu’ils nous vendent. C’est-à-dire que lorsque l’iPhone dernier cri sort et que certains êtres humains étranges vont se précipiter pour l’acheter, Apple a déjà prévu ses deux ou trois prochaines sorties d’appareils et les innovations qui vont avec. Cela parait logique au sein d’un marché capitaliste dont le but est d’atteindre le profit mais ça fait toujours du bien de garder ça en tête. Parce que, pour vendre ses prochains modèles il faut bien qu’Apple (ou autre) récolte votre argent d’abord pour faire perdurer ce modèle de croissance à un rythme effréné.

Létik ? L’éthique ? C’est quoi ça ?

Si j’écris cet article aujourd’hui, vous l’aurez compris, c’est parce que je suis contre ce modèle. Ce à quoi vous pourriez me faire deux objections simples. 1) C’est ce modèle qui produit de l’innovation, du progrès, des cercles économiques vertueux, toussa, toussa. 2) Fairphone est une entreprise qui travaille dans ce système capitaliste et qui doit, à ce titre, vendre des téléphones pour croître. En effet, à la fin de l’année 2018, Fairphone avait vendu 200 000 téléphones et affichait son objectif de développer ses liens avec des revendeurs et de faire du marketing afin de vendre 500 000 téléphones d’ici à 2020 pour continuer de se faire connaitre. Mais là où je rejoins la démarche de Fairphone, c’est sur la question de savoir quelle innovation, quel progrès on veut encourager au sein de ce système, en tant que consommateur.

Dans une grande partie des pays dits développés de la planète, on peut se balader dès l’adolescence avec un super smartphone dans la poche. Les téléphones actuels sont des bijoux technologiques et le faible coût d’un smartphone très correct permet à une bonne partie de la population d’en changer souvent et d’oublier le coût environnemental de la fabrication de celui-ci. Premièrement, une récente étude de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie) a montré que 88% des français·e·s changent de portable alors que celui-ci fonctionne encore. Deuxièmement, un smartphone est constitué de nombreux composants difficilement recyclables et de matériaux relativement rares. Cela pose plusieurs problèmes.

A titre d’exemple, le cobalt et le coltan sont deux minerais essentiels à la création des téléphones, pour la fabrication des batteries notamment. La République Démocratique du Congo (RDC) est un des pays du monde où les sols sont les plus riches en minerais. Sans rentrer dans des détails géopolitiques, ces matériaux sont la cause de nombreux conflits armés et leur exploitation occasionne souvent le travail d’enfants dans des situations dangereuses. Ainsi, entre l’exploitation des différents matériaux nécessaires à la fabrication d’un téléphone et leur transport lié aux différentes étapes de l’assemblage jusqu’à l’obtention du produit fini, la confection d’un smartphone a donc une empreinte environnementale et sociale énorme.

Madame, Monsieur : le produit

Etant un peu conscient des questions mentionnées ci-dessus et ne possédant pas particulièrement de prédispositions pour le dressage de pigeons voyageurs, je me suis intéressé à la démarche de Fairphone. Car qu’on se le dise, le choix le plus éthique en matière de téléphone c’est d’en posséder un basique plutôt qu’un smartphone. Mais si on veut, comme moi, protester contre la destruction de notre environnement tout en jouissant des bienfaits que le 21ème siècle nous place à portée de pouces, tout cuit sous un écran tactile, c’est quand même possible.

Comme je l’écrivais plus haut, l’objectif de Fairphone est de vendre un smartphone performant, dont les composants sont faciles à changer afin d’allonger au maximum la durée de vie de l’appareil et de rendre les matériaux qui le composent plus facilement recyclables.

Concernant le premier obstacle à surmonter, celui de l’approvisionnement en matériaux, l’entreprise néerlandaise travaille à améliorer leur traçabilité. C’est-à-dire à ne pas se fournir en matériaux dans des mines qui font travailler des enfants ou qui sont prises entre des conflits armés. Sur son site Internet, Fairphone liste ses fournisseurs et les partenaires avec lesquels l’entreprise travaille dans le monde entier. Trois mines africaines (à la frontière entre le Rwanda et la RDC) fournissent des minerais. La majeure partie des sous-traitants avec lesquels Fairphone collabore se trouvent en Asie, en Chine pour la majorité. Dans ces usines, Fairphone tient à améliorer les conditions de production des salarié·e·s en rédigeant des chartes avec les fournisseurs et les entreprises où se déroulent l’assemblage des téléphones par exemple. Les objectifs affichés sont de diminuer les heures de travail des ouvrier·ère·s et de renforcer leur droit du travail notamment.

Un téléphone réparable

C’est là que le projet de Fairphone prend tout son sens. Pour la plupart des smartphones, la batterie est scellée à l’intérieur, il nous est donc impossible de la changer. Si on casse notre écran ou notre appareil photo, le coût de réparation peut vite devenir exorbitant. En ce qui concerne le Fairphone, toutes les pièces importantes sont démontables facilement et seront toujours disponibles sur le site Internet de l’entreprise néerlandaise. Si votre flash ne fonctionne plus, vous pouvez en commander un pour 1,71€ et le monter vous-même. Comptez 45€ pour remplacer tout le module de caméra arrière ou encore 20€ pour changer la batterie. C’est simple, peu cher, ça permet de lutter contre l’obsolescence programmée et un vecteur non négligeable de satisfaction personnelle pour les bricoleur·se·s du dimanche.

Un téléphone recyclable ?

Recycler un smartphone c’est aujourd’hui impossible. Si les gros fabricants en parlent il y a de grandes chances pour que ce soit du pur greenwashing. « On n’a aucune preuve en réalité de ce qui se passe dans les usines. Derrière le recyclage il peut y avoir le marché noir, des enfants qui travaillent, etc. On dit qu’on recycle, mais on ne dit pas comment on recycle. Il faut se battre pour plus de transparence dans ce domaine aussi » (Luke James, responsable des ventes chez Fairphone). Si vous comprenez que la batterie et tous les autres composants de votre smartphone sont scellés vous comprenez aussi que pour le « recycler » il n’y a pas d’autre manière de faire que de le broyer pour ensuite espérer récupérer de la poudre de minerais qui a servi à sa confection. Ce n’est pas une solution efficace. Une solution plus responsable est simplement d’allonger la durée de vie des appareils, ce que permet Fairphone, davantage que toutes les autres marques par l’aspect réparable de son produit. Et une fois qu’il ne fonctionnera plus, il sera toujours plus facile de recycler certains matériaux du Fairphone en isolant et démontant directement les composants intéressants pour le recyclage.

Fairphone et Google : un joli paradoxe

Le Fairphone 2 est développé sous Android, le système d’exploitation de Google, qui est également le moteur de recherche par défaut du smartphone. Bon, si vous connaissez un peu les pratiques de cette charmante entreprise de la Silicon Valley, vous savez qu’elle est championne de l’optimisation fiscale (« ne pas payer les impôts qu’elle devrait » ça sonne moins sexy comme formule je crois) mais pas vraiment à la pointe en termes de protection des données personnelles et de respect de la vie privée des utilisateur·trice·s de ses produits. Soit des valeurs quasiment opposées à celles prônées par Fairphone. Donc lorsque j’ai allumé mon Fairphone pour la première fois, j’ai un peu paniqué quand j’ai vu que le calendrier, le répertoire téléphonique, le navigateur Internet, l’application mail, le GPS, l’appareil et la galerie de photos étaient toutes des applications Google, connectées en ligne, synchronisées entre elles et impossibles à désinstaller du téléphone. Passé ce moment d’effroi, je me suis calmé en désactivant consciencieusement chaque application « googlisée ». Puis j’ai téléchargé leur pendant non connecté et ne demandant pas d’autorisations inutiles afin d’accéder à des informations sur l’appareil. C’est notamment le cas des applications du développeur Simple Mobile Tools qui propose des applications calendrier, caméra, contacts, galerie, notes, etc. J’ai aussi téléchargé Firefox en navigateur et Ecosia en moteur de recherche.

Cela étant dit, le fait que le Fairphone soit développé sous Android représente plusieurs avantages. Cela permet de bénéficier de toutes les applications pour smartphone imaginables. Même les plus petites applications développées à partir d’un code source libre sont sous Android. En plus, ce serait se tirer une balle dans le pied de la part de Fairphone de vouloir accroître son nombre d’utilisateur·trice·s en proposant un téléphone fonctionnant sous un système d’exploitation qui ne leur permet pas de profiter des applications les plus populaires.

Ce fonctionnement sous Android n’est donc pas que contraint, il a d’ailleurs permis à Fairphone de faire en 2018 un vrai choix de trajectoire. Au lieu de sortir un troisième téléphone Fairphone, l’entreprise a réalisé un gros travail de développement et d’investissement (financier et de temps) afin de permettre au détenteur.trice.s de Fairphone de mettre à jour leur appareil vers Android 7 Nougat. C’est-à-dire, une nouvelle version du système d’exploitation d’Android. Cela permet des avancées technologiques comme une interface plus fluide, une optimisation de l’utilisation de la batterie et des données mobiles pour réduire leur consommation. A travers ce choix, Fairphone réaffirme son positionnement en faveur d’un smartphone qui dure longtemps sans pour autant devoir faire le sacrifice des performances.

Le revers de la médaille

Pour essayer d’être plus complet dans cette présentation je vais terminer en évoquant les aspects négatifs et les choses que j’ai peut-être laissé de côté en faisant ce choix du Fairphone. Ce Fairphone 2 propose un niveau de performance correcte. « Correct » ça veut dire que ce n’est pas excellent. C’est-à-dire que je vais prendre des bonnes photos, claires mais que je ne vais pas réaliser des œuvres d’art ou m’attirer des milliers de followers sur les réseaux sociaux avec mes clichés. Pour ma part, je réalisais souvent des vidéos avec mon précédent smartphone Samsung. Je regardais aussi des vidéos sur mon smartphone et j’écoutais de la musique sans forcément avoir besoin de connecter une enceinte à mon téléphone. Avec le Fairphone la qualité du son est quand même plus basse. Sans écouteurs ni enceinte, les conditions d’écoute ne sont pas incroyables. De même pour l’enregistrement, j’ai pris des vidéos de concert où le son sature très rapidement, preuve encore de capacités technologiques correctes mais pas excellentes de ce téléphone. Pour ce qui est de l’autonomie de la batterie elle est dans la norme également. Lorsque je l’utilise peu mon Fairphone, il se décharge en un jour et demi (à la louche). On est plus près de 24h d’autonomie lors d’une utilisation plus soutenue, comme un iPhone.

Le Fairphone a longtemps couté environ 530€. Début 2019, il est passé à 400€, ce qui m’a décidé à l’acheter. Ce coût reste élevé mais il est plutôt dans les prix du marché actuel (c’est la somme que j’avais déboursé deux ans et demi auparavant pour mon précédent smartphone de Samsung). Pour ma part, je suis à l’aise avec le prix de ce téléphone puisque je comprends qu’il intègre les coûts supplémentaires liés à la dimension éthique du choix des matériaux et de traitement de la main d’œuvre. Je considère aussi que ce smartphone me coûtera moins cher sur le long terme (réparation à moindre frais et durée de vie accrue du téléphone). Le Fairphone propose aux personnes sensibles aux alternatives plus respectueuses de la planète et du vivant une solution où la balance entre qualités et défauts penche clairement du côté du positif selon moi.

Comme de nombreux achats portant une dimension « éthique », les éléments qui peuvent rebuter sont le coût financier ou le fait de devoir rogner sur son confort matériel. A l’instar de l’industrie textile, le marché des appareils technologiques est une des industries les plus polluantes et génératrices d’inégalités au monde. Comme pour ce qui est de nos vêtements, on va utiliser notre téléphone tous les jours pendant plusieurs années donc pourquoi ne pas faire un choix avec lequel on se sente à l’aise éthiquement et chercher à faire tendre un marché pas très éthique vers un futur meilleur ?

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