
Il y a des manières discrètes de partir, et il y a celle d’Éric Ruf. Pour ses adieux à la tête de la Comédie-Française, l’administrateur général a choisi de monter Le Soulier de satin, le monument de Paul Claudel. Pas la pièce la plus courte du répertoire, c’est le moins qu’on puisse dire. On parle de six heures et demie de spectacle, entractes compris. De quoi décourager les frileux, et ravir les autres.
Ruf quitte la maison en août, après onze ans passés à la diriger. Onze ans, c’est long pour un poste aussi exposé, aussi politique parfois. Et c’est dans cette institution qu’il était entré comme comédien en 1993, avant d’en gravir tous les échelons. Boucler la boucle avec Claudel, ce n’est pas un hasard. C’est une déclaration.
Le Soulier de satin, c’est l’Everest du théâtre français. Une œuvre démesurée, écrite par Claudel comme on construit une cathédrale, avec ses excès, ses fulgurances et ses longueurs assumées. Une histoire d’amour contrarié entre Prouhèze et Rodrigue qui se déploie à l’échelle du monde et des continents, dans une Espagne du Siècle d’or rêvée plus que reconstituée. Le genre de texte qu’on respecte de loin, et que peu de metteurs en scène osent affronter en entier.
Avant ou après la salle, le texte intégral de Claudel se savoure aussi au calme, à son rythme.
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Ruf, lui, a osé. Et il l’a fait avec les moyens de la maison, c’est-à-dire la troupe au grand complet, des décors qui en imposent, et ce sens du grand jeu théâtral qui est sa signature. Il a porté le spectacle jusqu’au Festival d’Avignon, là où le théâtre se joue à ciel ouvert, dans l’immensité de la nuit. Lui-même a évoqué une « joie de môme » à l’idée de déployer une telle pièce dans un tel cadre. On le comprend.
Ce qui me touche dans ce choix, c’est le refus de la facilité. Il aurait pu partir sur une comédie efficace, un classique rassurant, quelque chose de consensuel pour saluer la galerie. Au lieu de ça, il offre au public une épreuve d’endurance et de beauté, une plongée de plusieurs heures dans la langue d’un auteur exigeant, mystique, parfois rebutant. C’est une forme de fidélité à ce que doit être, peut-être, le Français : un lieu où l’on prend des risques avec le répertoire.
Six heures et demie, donc. Il faut le vouloir, côté spectateur comme côté plateau. Mais c’est précisément le genre de soirée qu’on n’oublie pas, de celles dont on reparle des années plus tard en disant « j’y étais ». Pour solder une décennie à la tête de la première scène française, difficile d’imaginer geste plus ample. Éric Ruf ne sort pas par la petite porte. Il sort par la grande, en y mettant le temps qu’il faut.
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