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Lettre à l’enfant que je n’aurai (sans doute) jamais

Posté par Sexthine 28 novembre 2018 2 Commentaires

Cher / Chère xxx

 Quand j’étais une petite fille, j’ai très vite compris que nous étions ici-bas pour “ça”. Ça : concevoir, procréer, élever, éduquer, perpétuer. J’avais à peine 4 ans quand on m’a mis pour la première fois un bébé dans les bras, ce n’était pas ma sœur non, c’était un jouet. Un poupon qu’il fallait nourrir, changer, fâcher, habiller, promener en poussette et j’en passe. C’était amusant de faire “comme maman”. Je ne te cacherai pas que pour moi, c’était juste barbant. Je préférais les tenir par les pieds, tête en bas, les jeter à travers la pièce comme des polochons ou encore simplement les ignorer et jouer au Kapla (ce qui est vachement plus cool entre nous).

J’ai grandi et je me suis très vite rebellée, j’étais ce qu’on appelle d’une façon immonde (les expressions de notre monde sont si sexistes si tu savais) un “garçon manqué”. En somme, j’avais les cheveux courts, je ne jouais pas aux barbies et je refusais catégoriquement de porter une robe. Ça travaillait beaucoup ma mère qui ne ratait pas une occasion pour me le faire savoir, peut-être avait-elle lu Simone de Beauvoir. (ndlr : on ne naît pas femme on le devient)

Et puis comme beaucoup, je suis rentrée dans les rangs. Sûrement le viol que j’ai subi dès l’âge de 9 ans qui m’a rappelée ce que je devais être. J’ai fait pousser mes cheveux, j’ai banni mes amis garçons. Je suis devenue une presque banale pré-adolescente obsédée par les mecs et l’apparence que je renvoyais.

L’entrée au collège fut d’une violence sans nom. J’ai haï l’école de tout mon être et encore aujourd’hui le souvenir de cette période me brûle. Je ne m’étendrai pas sur le sujet puisque tu ne t’y rendras sans doute jamais. Mais sache qu’à cette époque j’en avais voulu à mes parents de m’avoir conçue sans que j’y consentisse. De l’inconvénient d’être né diront certains.

Quand soudain, les premières règles. J’avais 12 ans et demi, c’était en avril, si mes souvenirs sont bons (et ils le sont). Des mondes s’ouvraient à moi, et quels mondes. Celui de la douleur mensuelle suivi rapidement par celui des tests de grossesse et de la contraception.

La peur constante que tu naisses, mêlée d’un désir inexpliqué que cela arrive. Tout cela était bien compliqué, encore plus quand rien n’était fixe, quand je passais d’un garçon à l’autre sans trop m’y attarder.

Quand je pensais à toi, mon imagination était débordante. Mon cœur semblait si grand ! Prêt à t’accueillir dès que possible alors que j’étais si jeune. C’était sûr, je voulais que tu sois là. J’en parlais avec mes amies parfois. C’était simple, car si peu concret.

Aujourd’hui, j’ai rencontré quelqu’un, ça se passe vraiment très bien. Il est très beau, très doux et puis il est stable comme la surface d’un lac au petit matin. C’est important. Je pense à toi encore plus qu’avant. J’ai l’étrange sensation de suivre un chemin qu’on avait déjà tracé pour moi. On me parle de déterminisme, je me sens enfermée. J’ai parlé de toi avec lui, plusieurs fois. C’est réel, c’est dans l’ordre du possible, alors j’y ai réfléchi concrètement.

Je me suis imaginée te porter, je suis désolée d’être honnête mais cette sensation m’était insupportable. Je suis de nature très agoraphobe et l’idée d’avoir un être envahissant l’intérieur de mon corps est impensable. En outre, j’ai pensé aux médicaments que je prends, ils peuvent te faire beaucoup de mal mais j’en ai besoin sinon c’est moi qui serais trop mal… tu me suis ?

Enfin, j’ai considéré la planète sur laquelle nous vivons (nous ne t’incluant pas). J’ai de fortes raisons de penser que d’ici à peine 20 ans, nous serons en guerre, quelle qu’elle soit. Idéologique, économique, territoriale… Les ressources manquent déjà, pourquoi t’infligerais-je ça ? Ici-bas, il y a des milliards de personnes qui ne mangent pas à leur faim, est-ce raisonnable d’ajouter une bouche à nourrir ? Nous serons presque 10 milliards en 2050. C’est trop.

Petite parenthèse, savais-tu que ne pas faire d’enfant est le geste le plus écolo qui soit ? (n’en déplaisent aux conservateurs). Chaque empreinte carbone en moins est à prendre. (Et non, je ne justifie pas le meurtre des personnes déjà nées !)

Je sais que je vais devoir faire face à une pression énorme. Mes parents et mes beaux-parents veulent être grands-parents (grand bien leur fasse), ils me l’ont déjà dit alors que je suis encore si jeune ! Imagine, quand j’approcherai des 40 ans… Pour l’instant ça me fait sourire mais demain peut-être que j’en pleurerai. J’espère qu’ils comprendront que ce n’est pas une décision facile, que cela me fait bien plus mal qu’il n’y paraît.

J’ai le temps de changer d’avis diront certains. De toute façon il faut que les gens parlent. Moi aussi, j’avais besoin de te parler. Car aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est pour toi que je prends cette décision.

Je voudrais finir volontairement cyniquement sur ce que raconte Nietzsche dans la Naissance de la Tragédie au sujet du Silène. À la question pressante du roi Midas sur le bien suprême de la vie, le demi-dieu de la Grèce antique lui répondit ceci :

« Misérable race d’éphémères, enfants du hasard et de la peine, que m’obliges-tu à te dire ce qui est le moins avantageux pour toi à entendre ? Le bien suprême ? Il t’est absolument inaccessible : c’est de ne pas être né, de ne pas être, de n’être rien.»

Puisque tu n’es pas encore embarqué dans une vie de souffrances, de luttes, d’échecs, puisque pour toi ce n’est pas encore trop tard, je t’offre ce cadeau, celui de ne pas être, dont je ne sais s’il est le bien suprême, mais qui m’apparaît aujourd’hui comme le choix le plus juste.

Je ne sais pas ce que tu en penses, il faudrait que je t’écrive à nouveau.

2 Commentaires

Laura 29 novembre 2018 at 11 h 07 min

Joli texte… Par contre j’ai l’impression qu’il y a une petite coquille sur la phrase « Petite parenthèse, savais-tu que faire un enfant est le geste le plus écolo qui soit ? »… Non ?

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Gomasio 29 novembre 2018 at 11 h 36 min

Bien vu, on change ça tout de suite! Merci pour votre œil attentif 😉

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