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La réforme du lycée : une régression sociale et pédagogique

Posté par Beaumont 25 novembre 2018 0 commentaire
La réforme du lycée générale et du baccalauréat a été promulguée par le décret n°2018-614 du 16 juillet 2018, au cœur de l’été, quand tous les personnels de l’éducation étaient en vacances (tiens, tiens…). Officiellement, les motifs de cette réforme allégués par le gouvernement sont généreux, et strictement pédagogiques. Mais qu’en est-il réellement ?

Pour cet article, je me concentre sur la seule réforme du lycée. Je parlerai du bac dans un prochain article.

Que fait la réforme du lycée ?

Elle supprime les filières générales de Première et Terminale (L, ES, S) et les remplace par un tronc commun à tous les élèves + des spécialités que chaque élève peut choisir en théorie « librement ».

Le tronc commun de Première contient 15h30/semaine : 4h de Français, 3h d’Histoire-géographie, 4h30 de LVA + LVB (soit le plus souvent 2h30 d’anglais + 2h d’espagnol), 2h d’EPS, 2h d’Enseignement scientifique (méli-mélo de S.V.T et de Physique-Chimie). À cela s’ajoute également 18h annuelles d’EMC (Enseignement Moral et Civique). Notons que l’A.P (Accompagnement personnalisé) disparaît de la grille horaire commune et obligatoire. Même chose en Terminale à peu près (15h/semaine + 18h annuelles d’EMC), à part que le Français est remplacé par 4h de Philosophie, et les heures de langues réduites à 4h au lieu de 4h30.

Les spécialités seront enseignées à hauteur de 12h/semaine en Première et en Terminale. 3 spécialités de 4h chacune seront « librement » choisies par l’élève en Première. Il pourra en conserver 2 d’entre elles en Terminale (2 x 6h/semaine). Ce qui implique que chaque élève en abandonne une au passage, qui fait l’objet d’un examen en fin de Première.

Quelles sont les spécialités offertes aux lycéens ? Officiellement, les textes disent que les élèves peuvent choisir les trois spécialités qu’ils veulent parmi les 11 suivantes :

– Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques

– Humanités, littérature et philosophie

– Langues, littératures et cultures étrangères (il faudra choisir une seule langue en réalité)

– Mathématiques

– Physique-Chimie

– Sciences de la vie et de la terre

– Sciences économiques et sociales

Ces spécialités seront en principe offertes par tous les établissements, exceptée la 2e : Humanités, Littérature et Philosophie (HLP) – équivalent de la filière L à peu près – qui ne sera pas offerte dans les établissements qui n’avaient pas déjà de filière L.

D’autres spécialités ne seront offertes que dans quelques rares établissements :

– Arts (au choix parmi arts plastiques, cinéma-audiovisuel, danse, histoire des arts, musique ou théâtre).

– Littérature, langues et cultures de l’Antiquité (soit Latin, soit Grec, pas les deux).

– Numérique et sciences informatiques.

– Sciences de l’ingénieur.

Quels sont les motifs officiels de la réforme ?

Chaque gouvernement s’illustre avec une nouvelle réforme en matière d’éducation. A chaque fois les motifs allégués semblent pédagogiques. Ici, il s’agit d’offrir davantage de liberté de choix aux élèves et aux familles, et d’en finir avec des filières jugées sclérosées, valorisant trop la filière S au détriment des autres. Qu’il y ait des choses à redire sur le fonctionnement des filières, sans doute. Mais peut-on véritablement dire qu’on a affaire à un nouveau « lycée à la carte » dans lequel, enfin, les élèves pourront « faire ce qu’ils veulent » ?

Y a-t-il vraiment liberté de choix ?

Commençons par la question la plus simple : Tous les élèves pourront-ils librement choisir les spécialités de leur choix ? On vient de voir que certaines spécialités ne seront pas proposées par tous les établissements. La réponse est donc clairement NON. Le ministère répond que si, car tout élève pourra choisir une spécialité non proposée par son établissement. Non pas en changeant de lycée pour le lycée voisin qui la propose, car les spécialités ne sont pas « dérogatoires », c’est-à-dire qu’elles ne donnent pas le droit de déroger à la carte scolaire en allant dans un autre lycée que son lycée de secteur. Comment peut-on alors rendre accessibles les spécialités non présentes dans l’établissement ? 3 possibilités : ou bien l’élève se déplace dans l’autre lycée seulement pour ses heures de spécialités (qui seraient donc placées sur les mêmes 2 demi-journées dans tous les établissements du bassin) ; ou bien il assiste à ses cours de spécialités par visioconférence (et ce sont les industriels des outils pédagogiques numériques qui se frottent les mains…) ; ou bien il se débrouillera en demandant à ses parents de lui payer les cours du CNED, s’ils peuvent se le permettre…

Donc malgré tout, il semble que la liberté de choix soit concrètement réalisable, non ? Pas si vite. Une collègue de maths me disait l’autre jour que, si tous les élèves choisissent 3 spécialités parmi les 11, cela représente une somme de combinaisons possibles phénoménale (j’ai oublié le chiffre, autour de 1000!). Autrement dit il est théoriquement possible qu’il n’y ait pas deux élèves dans le lycée qui choisissent les 3 mêmes spécialités. La mise en œuvre du choix des spécialités dans les établissements s’annonce donc tout bonnement impossible : comment peut-on aménager les emplois du temps des élèves et des enseignants pour que toutes ces combinaisons possibles s’imbriquent harmonieusement. Déjà que dans le lycée actuel la confection des emplois du temps est un casse-tête qui occupe les chefs d’établissements et leurs adjoints tout l’été !

Quelle solution ? Si l’on ajoute à cette difficulté celle du nombre d’enseignants disponibles dans chaque spécialité, eh bien, qu’il le veuille ou non, chaque lycée devra réduire drastiquement le nombre de combinaisons possibles. Pour le dire plus clairement : on va contraindre les élèves à choisir certaines spécialités. Bonjour le « lycée de tous les possibles » ! Ainsi, adieu le parcours atypique de l’élève qui veut faire Physique-Chimie + SES + Théâtre. Aucun lycéen de France ne pourra choisir un tel parcours. Les combinaisons seront partout fléchées, de sorte que l’on puisse faire les emplois du temps, mais aussi constituer des effectifs de spécialité raisonnables. Le petit lycée de campagne qui a ouvert la spécialité Humanités, littérature et philosophie aura 10 élèves les premières années. De la première à la terminale, on perdra du monde en route. Certains renonceront à cette spé, parce qu’il y a de toute façon de la philo en terminale, et qu’il est plus important pour l’orientation de faire maths et physique. De sorte que, chaque année, la survie de cette spécialité dans ce lycée sera rediscutée par le rectorat. « 6 élèves de terminale 6h/jour dans une classe devant un seul prof ! Comment accepter un tel gaspillage des ressources ! », dira le recteur. À terme la spécialité disparaîtra, et le petit lycée de campagne ne proposera plus que les spécialités Maths, Physique et Anglais. D’autant que les nouveaux programmes de certaines spécialités ont été pensé pour décourager les élèves : la spécialité SES par exemple s’annonce peu alléchante dans ses programmes, aux dires des collègues eux-même.

Ajoutons que, même avec une offre théoriquement maintenue via la visioconférence, ces « petites » spécialités ne seront pas choisies. Les parents et les professeurs eux-même mettant la pression sur les élèves pour que leur choix de spécialité soit pensé en lien avec un projet d’orientation élaboré de façon de plus en plus précoce, seules les spécialités « utiles » pour le recrutement dans le supérieur seront choisies massivement et donc maintenues. Ainsi, selon un sondage récent du magazine l’Étudiant, 62 % des élèves de seconde interrogés comptent choisir la spé maths ; 43 % la spé Physique-Chimie, contre 28 % pour la spé SES et 19 % pour la spé Humanités, littérature et philosophie1.

Ce qui se cache derrière la prétendue du choix, c’est donc à terme la sélection des spécialités les plus conformes à l’orientation, et donc l’orientation précoce des élèves, qui devront choisir le plus utilement possible leurs spécialités dès le deuxième trimestre de la Seconde selon un projet d’orientation qui devra déjà être fixé. Et pour cause, l’enseignement supérieur, devenant de plus en plus sélectif via la plate-forme Parcoursup, recrutera les élèves selon les spécialités qu’ils auront suivi dès la Première. « Tu aimes le théâtre ma fille ? Mais si tu veux aller en prépa tu dois impérativement choisir Maths et Physique ! » Adieu donc théâtre et latin au lycée !

Des motifs économiques : les suppressions de postes.

Cette fausse liberté de choix et la disparition programmée des spécialités peu rentables ouvrent la porte des véritables motifs de la réforme : les motifs économiques. Pour quiconque sait faire un peu de mathématiques, pour en avoir fait suffisamment et dans des conditions acceptables à l’école, la logique de la réforme du lycée Blanquer apparaît vite d’ordre strictement comptable. En effet, sans spéculer sur les suppressions de postes qui seront liées à la disparition progressive de certaines spécialités, il faut insister sur le fait que la suppression des filières générales à elle seule entraîne mécaniquement la suppression d’une classe sur cinq environ dans les petits lycées, un peu moins dans les gros établissements. Prenons un petit lycée qui compte 5 classes de Première. 2 Premières S de 30 élèves chacune ; 2 Premières ES de 25 élèves chacune ; 1 Première L de 25 élèves. Avec la suppression des filières, ces 135 élèves deviennent des élèves de Première générale, que l’on peut regrouper dans des paquets de 37 élèves – effectif maximal autorisé par classe. Faisons donc des paquets, les plus gros possibles, dans la limite de 37 élèves par classe. Il en résulte la formation de 4 classes, au lieu des 5 précédent la réforme. 3 classes de 34 élèves + 1 de 33 élèves. L’effet premier de la réforme du lycée – celui qui sans aucun doute possible était principalement visé – est donc de supprimer des classes, par conséquent un grand nombre des heures, et par conséquent un grand nombre de postes d’enseignants. On comprend maintenant où le gouvernement prévoit les 2600 suppressions de postes annoncées.

Quel est le visage alors du « lycée de tous les possibles » ardemment défendu par Blanquer et le gouvernement ? C’est un lycée inégalitaire à l’égard des élèves, et un lycée invivable pour les personnels de l’Éducation Nationale.

Un lycée inégalitaire

Le lycée Blanquer va accroître les inégalités sociales et culturelles déjà existantes entre les établissements et entre les élèves. Les spécialités les plus rares ne vont pas disparaître pour tout le monde. Les grands établissements du centre des grandes villes auront toujours une spécialité latin ou théâtre. Eux seuls offriront l’accès à la culture ultra sélective des humanités et de l’élite à des élèves déjà biberonnés à cette culture du fait du milieu social de recrutement des lycées de centre ville. Les élèves des lycées de campagne ou de banlieue qui pouvaient généralement intégrer une terminale L à 20 élèves ne pourront plus du tout étudier ces matières de façon approfondie.

Un exemple dans mon Académie : Dans les Deux-Sèvres, là où il existait pourtant ces options jusqu’à présent (Théâtre et Musique), il n’y aura plus aucune spécialité Arts. Donc si tu as 16 ans, que tu habites la cambrousse et que tu t’intéresses de près à l’art, j’espère que tes parents peuvent te payer des cours du soir ! Tu peux aussi essayer de te débrouiller seul, mais quand après avoir trimé de ton côté en résistant à la pression de l’orientation et aux sarcasmes de ton entourage sur l’inutilité de tes passions, tu finiras par débarquer dans un conservatoire d’une grande ville, tu subiras la violence symbolique humiliante des codes et de la culture de ceux qui ont eu un prof dans un lycée de centre-ville pour les leurs enseigner. Le phénomène existe certes déjà. Mais il sera accru par cette réforme, qui a aussi pour objectif que le quidam de la campagne s’oriente gentiment vers les secteurs qui recrutent sur sa « terre natale ».

Ces inégalités seront également renforcées par la réforme de l’évaluation et du baccalauréat, qui signe la fin du bac comme diplôme national et fait la part belle à « un grand oral » qui s’annonce discriminant du point de vue des compétences rhétoriques et sociales qu’il mettra en valeur. Mais je développerai cet aspect sur la réforme du bac dans un prochain article.

Un lycée invivable pour les enseignants

Last but not least : les conditions de travail des enseignants sous le « lycée du futur » de Blanquer. Une chose est sûre : « Winter is coming » pour les profs de lycée. Ils commencent à s’en rendre compte, un peu tard. Il y a déjà celles et ceux qui seront concernés par des suppressions de poste ou qui, parce qu’il n’y a plus assez d’heures à faire, auront un complément de service au collège (ce qui par effet rebond affectera aussi au passage le nombre de postes au collège). Mais il y a aussi tous ceux qui, même si leur nombre d’heures n’est pas affecté, auront à subir de nouvelles conditions de travail plus rudes encore. D’abord, parce qu’à cause de la suppression des filières, comme on l’a vu, les effectifs de classe seront encore plus surchargés qu’ils ne le sont déjà. Ce sera 35 élèves au bas mot partout, dans toutes les matières et toutes les classes. « Mais les demi-groupes… ». Eh bien c’est fini. Il n’y aura plus de groupes réduits à la moitié de la classe pour certaines heures. Ou bien, il faudra puiser dans la « marge » réduite d’heure allouée par division. Or, cette « marge » d’une dizaine d’heure doit déjà fournir pour l’A.P, l’orientation, les options (dont je n’ai pas parlées et qu’il ne faut pas confondre avec les spécialités), etc. Bref, il n’y aura plus d’heures disponibles pour les demi-groupes. Il faudra donc se résigner à faire cours à 36, tout en faisant de la « pédagogie différenciée » ou du travail en îlots. Chers fabricants de boule quiès, venez donc inonder les salles de classes…

Autre facteur de souffrance au travail pour les profs : la mise en concurrence des collègues entre eux. Concurrence entre collègues d’une même discipline : il y aura celui ou celle qui aura la spécialité, et il y aura celles et ceux qui feront le tronc commun, dans des conditions de travail plus difficiles. Concurrence aussi entre les disciplines : chacun devra se vendre auprès des élèves afin que leur spécialité soit maintenue. À mon avis, si le prof de latin veut survivre, il faut d’ores-et-déjà qu’il renouvelle son stock de DVD et qu’il fasse une formation en pâtisserie (à ses frais bien sûr). S’il n’a pas un ancien élève pour pouvoir dire à ses cadets : « C’est trop bien le latin, on mate Gladiator en prenant le goûter », il est cuit… Et le prof académique et scolaire, pas très « fun », qui continue à faire son travail rigoureusement, il peut dire adieu à ses heures de spécialités… et à sa réputation. Outre donc les fabricant d’outils numériques « pédagogiques » et les fabricants de boule quiès, les fabricants de Prozac et autres béquilles chimiques de la survie professionnelle peuvent également se réjouir. Que du bénèf pour la croissance donc !

1https://www.letudiant.fr/lycee/exclusif-barometre-62-des-eleves-de-seconde-veulent-choisir-la-specialite-mathematiques.html

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