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La vie est-elle opposée à la mort?

Posté par Nathanael 23 décembre 2018 0 commentaire

Vous êtes-vous déjà fait la réflexion que le mot français “corps” a deux équivalents anglais, “body” et “corpse”? L’un est vivant, l’autre mort. La réunion de deux états antithétiques dans un seul phonème ne semble pas nous hérisser plus que ça, nous français.es – nous entreposons des corps à la morgue; et nous prenons soin de notre corps.

D’un côté, la prévalence de l’esprit sur le corps, vestige de Descartes, est reproduite dans notre langage: le corps semble être la matière qui nous sert de support à penser, privilégiant le verbe avoir au verbe être (“j’ai un corps” vs. “je suis mon corps”). D’un autre, d’un point de vue rationnel, il faut se rendre à l’évidence qu’un corps est (jusqu’à l’avènement de l’intelligence artificielle) ce qui nous sert à déterminer une présence ou une absence – encore une dualité! Vivant ou mort, absence ou présence, voilà ce qu’on cherche à déterminer, et qui est plus ou moins lisible au support matériel qu’est notre viande – exprimé crûment!

Seulement voilà: “Les dichotomies logiques n’émergent pas de l’observation empirique. Elles sont difficiles à trouver dans la nature, où tout est dans le processus de devenir autre chose – du gland au chêne à l’humus. La plupart des dualismes que nous utilisons pour décrire la vie quotidienne ne sont pas des dichotomies logiques, mais se réfèrent plutôt à des points sur une sorte de continuum – de malade à bien, de mauvais à bon, de nuit à jour. Même une dichotomie qui semble aussi basique que moi/pas moi ne décrit pas nécessairement l’existence humaine”, nous explique Joey Sprague (2016: 16-7).

Nul besoin de nous pencher sur un cas aussi théorique que le chat de Schrödinger afin de constater que la distinction (binaire et manichéenne) entre mort et vivant est beaucoup plus compliquée que ce que la langue française pourrait nous faire croire. Il suffit de chercher les limites d’un concept tel que “la vie” pour que les problèmes commencent: à partir de quand un foetus est-il “vivant”? Est-ce qu’on peut parler de vie si et seulement si il y a conscience? Ou n’est-on vivant que lorsqu’on a le potentiel temporel de devenir conscient, comme un enfant à naître? Comme ces questions sont si difficiles à répondre, mais qu’elles sont d’une importance capitale (on parle bien de vie ou de mort), et parce qu’accessoirement, les lois ont besoin d’être établies pour réguler la vie sociale, on prend des décisions arbitraires. Si je suis dans le coma jusqu’à l’arrêt cardiaque, peut-on dire que j’étais vivant jusqu’à ce que mon coeur s’arrête? Cliniquement, peut-être, mais pour le reste? Est-ce que la vieillesse ne serait pas une espèce de transition entre les deux zones vaguement délimitées que sont la vie et la mort?

Et quand bien même on aurait réussi à classer le dossier de la définition de la vie dans son spectre temporel, il nous faut à présent nous concentrer sur la distinction du règne animal: suis-je plus vivant qu’une plante? Est-il suffisant d’avoir une manifestation physique; de la voir évoluer, ou est-il nécessaire d’“avoir quelque chose de plus”? Si oui, qu’est-ce que ce “quelque chose” serait? Des émotions? Une conscience? Un certain nombre de membres? Un cerveau, ou plusieurs? Un coeur, ou plusieurs? Toutes ces questions sont pertinentes, si on cherche à déterminer ce que contient la catégorie “vie” – et par négatif, “mort”. Voilà un projet bien moderne, de classifier, différencier, et établir des catégories équivalentes à toutes ces situations – d’autant plus que sous cette curiosité factice se cache un projet de plus grande envergure: la domination universelle – et il ne s’agit même pas d’une théorie du complot!

De fait, “les dichotomies cachent des relations sociales qui permettent aux membres d’une catégorie sociale de bénéficier aux dépens de ceux d’une autre. Le fait n’est pas que les dichotomies n’existent pas, mais plutôt qu’elles sont des moyens de construire des relations sociales qui facilitent la domination sociale. Utiliser les dichotomies pour organiser la compréhension sans se soucier de la façon dont elles cachent le fonctionnement du pouvoir sert les intérêts des puissants”, nous rappelle Joey Sprague (2018: 19).

Comme nous l’avons vu au début, chaque couple binaire contient aussi une hiérarchie: vivant > mort, humanité > animal, humanité > plante, présence > absence, blanc > noir, et la liste continue à l’infinie (haut > bas, paradis > enfer, normal > anormal), pour inclure des catégories aussi triviales que le genre ou la sexualité. Ainsi, on aurait selon le modèle manichéen: homme > femme, cisgenre > transgenre, hétérosexuel.le > homosexuel.le…

Un excellent moyen de tacler l’incroyable ténacité de ces catégories emprisonnantes serait de se représenter, plutôt que deux pôles qui seraient opposés, un continuum sur lequel ces pôles représenteraient des points sur une ligne continue, avec autant de points qui la constituent, et donc autant de positions diverses et variées – voilà ce que montrent les recherches de Fritz Klein (1978), qui établit plusieurs positions, degrés entre hétérosexualité et homosexualité. Pour celleux qui sont courageu.x.se, on peut même imaginer un système en 3D, voire même en apesanteur: là-haut, dans l’espace, il n’y a ni haut ni bas – voilà qui nous permettrait de nous affranchir même de ce genre de connotations, elles aussi binaires…

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