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“You don’t know what love is” – ce que notre culture populaire nous apprend de l’amour.

Posté par Nathanael 18 juin 2019 1 Commentaire

Pendant quelques mois, je me suis réveillé au son de Ain’t Nobody, de Felix Jaehn ft. Jasmin Thompson – une chanson que je trouvais énergique et positive, le cocktail parfait pour me tirer des bras de Morphée, personnifiés par mes draps, ma couette, et un enchevêtrement de rêves tissés autour de ma conscience, s’effilant au fur et à mesure que je me réveillais, nuageux, mais optimiste et enthousiaste… jusqu’à un certain jour, où je me suis trouvé à la fois encore trop gélatineux pour interrompre sur-le-champ mon réveil et sauter hors de mon lit et assez vif pour percevoir et faire attention aux paroles – et il m’a fallu supprimer de suite cette chanson de mon portable !

Pour qui ne s’en souvient pas, voici le hit!

Outre l’énergie que me conférait cette chanson dès les premiers moments de conscience de ma journée, je pense que la raison pour laquelle je l’appréciais tant était les paroles du refrain : « Ain’t nobody (that) loves me better », que je trouvais magnifique. C’est une image d’une telle puissance : personne d’autre ne m’aime aussi bien que toi. Quelle force de connexion, quel exemple de perfection, de dévouement ! Quelle perfection, mais aussi quel naturel ! L’amour semble venir de soi, il n’est pas question de travail, de difficultés et d’incompatibilités de communication, de rythmes de vie quotidienne, de quiproquos et malentendus.

On me dira que c’est l’image générale qui compte, pas les petits tracas du quotidien. Mais cette image est composée de pixels, de minuscules actions et moments qui remplissent une toile progressivement – et sur cette toile que nous peint la culture populaire, sur ce patchwork, cette œuvre d’art plurielle et collaborative qu’elle a nommé « L’Amour », on peut y voir un peu trop de camaïeux, et trop peu de diversité à mon goût. Qu’est-ce qui compose cette toile ? Quelle image de l’amour nous donne la culture populaire ? Quelles couleurs, quels concepts se dévoilent, sont réactivés, répétés, jusqu’à s’imprégner dans nos quotidiens de consommateurs de cette culture ?

Les paroles de Ain’t Nobody dévoilent un concept assez précis de l’amour : elle se fait capturer sans effort, si naturellement, sans même savoir que c’était de l’amour (« Captured effortlessly / That’s the way it was / Happened so naturally / I did not know it was love »). Elle y tombe inévitablement, mais aussi innocemment, sans le savoir, sans le reconnaître, sans le vouloir. Et alors qu’elle en prend conscience, il est déjà là, la serrant dans ses bras (« Next thing I felt was you / Holding me close »). Elle reconnaît alors son impuissance, et se laisse aller (« What was I gonna do? / I let myself go »). Dans ce narratif, il est le seul à être actif. Elle est passive de bout en bout, jusqu’à sa prise de décision, qui consiste à s’abandonner.

Quel rapport entre la culture du viol et la culture populaire?

Cette répartition entre l’homme qui est actif pour conquérir une femme (on note le vocabulaire de la guerre, voire de la chasse, relativement répandu) et la femme passive qui s’abandonne s’ancre dans une tradition assez longue de la perception de l’hétérosexualité – qui elle-même a donné naissance à la culture du viol. Celle-ci, confortablement installée pour le moins dans nos sociétés occidentales, réfère à tout ce qui encourage, célèbre, normalise et/ou défend les violences sexuelles contre les femmes et le sentiment des hommes d’avoir le droit de disposer du corps des femmes. Mithu Sanyal nous explique les ramifications historiques du phénomène :

« Dans le discours psychiatrique-médical du XIXe siècle, la violence masculine et la résistance féminine faisaient partie intégrante de la construction de la sexualité ‘normale’. ‘Quand une femme est mentalement normalement développée et civilisée, son désir est faible’ (Krafft-Ebing 1996 : 13). … Comme les femmes n’avaient soi-disant aucun désir sexuel, c’était la tâche de l’homme galant de les submerger. Et les femmes – qui ne voulaient pas d’elles-mêmes, mais voulaient néanmoins qu’il veuille – stimulèrent l’envie sexuelle de l’homme par leur défense apparente.  Les comportements sexuels qui ne correspondaient pas à cette image étaient considérés comme malades. Dans le langage de la psychanalyse, cela signifiait : comme pervers » (Sanyal 2016: 236-7)

Le narratif conté par Jasmin et Felix s’ancre dans cette tradition : elle est neutre (ou quand bien même elle voudrait, elle n’en est même pas consciente), mais il veut, donc elle s’abandonne. Il n’est aucunement question d’échange de consentement dans cette partie, et ça ne semble pas non plus être pertinent. La seule chose qui compte pour les deux c’est qu’il la prenne dans ses bras, avec ou sans son accord, pour qu’elle se rende compte que son seul choix est de laisser tomber.

L’amour selon Ted Mosby

Ce type de narratif se retrouve également dans How I Met Your Mother, avec quelques variations – attention, Spoiler Alert! Pendant l’épisode 17, saison 9, minute 17, Ted retrouve Janet sur un pont de Central Park, pour récupérer le collier perdu par Robin qu’il souhaite lui offrir comme cadeau de mariage. Il demande à Janet de lui rendre le collier qui, par inadvertance, est tombé en sa possession. Elle refuse, lui expliquant qu’il est fou de s’accrocher à Robin pendant 8 ans, au point de fournir tant d’effort pour récupérer des petits colliers débiles pour elle – c’est même, selon elle, “more than crazy. I don’t think there’s a word for what that is!” (« plus que fou ! Je ne sais même pas s’il existe un mot pour ce que c’est ! »)

Ted et sa définition de l’amour

Il réplique en un long monologue qu’il existe bien un mot pour ça : l’amour. Le mot qui signifie tenir à quelqu’un au-delà de toute rationalité et vouloir que cette personne ait tout ce qu’elle veut, peu importe à quel point cela vous détruit, c’est l’amour. Et quand on aime quelqu’un, dit Ted, on ne s’arrête pas, jamais ! Même et surtout quand les autres nous traitent de fous, on n’abandonne pas. S’il pouvait abandonner, suivre les conseils que le monde entier lui donne, ça ne serait pas de l’amour, mais une autre chose inutile qui ne vaut pas la peine de se battre pour elle.

Soit, cette vision de l’amour est personnelle, elle représente le personnage de Ted … Mais il n’empêche que son action est présentée au cours de la série comme une quête héroïque, chevaleresque, avec un poids et une portée non négligeables. Cette quête est symptomatique de la conception du monde de Ted, cet irrémédiable romantique, avec sa recherche obstinée de l’amour parfait.

Selon lui, l’amour est irrationnel, inconditionnel, mais également potentiellement destructeur, puisque le respect de ses propres limites est pour Ted moins important que le bien-être de l’autre (encore qu’il faudrait qu’on sache qui définit ce bien-être : celui qui le donne, ou celui qui le reçoit ?!) Il décrit une espèce de défi à l’entourage, un espoir de leur montrer qu’ils ont eu tort de ne pas croire en lui. Selon lui, cet acharnement est ce qui caractérise l’amour, ce qui le définit, et ce qui rend l’amour digne d’être vécu (notons à nouveau le vocabulaire de la violence : « se battre »).

Ce type d’amour fait peu de cas de limites interpersonnelles : Ted s’obstine, se blessant lui-même à plusieurs reprises, et il ignore de nombreuses fois les refus de Robin, à tel point qu’elle se doit, au cours de la série, de disparaître du groupe. C’est donc un amour infantile, irrationnel, qui tente de s’imposer – à l’instar de l’amour masculin décrit par Sanyal. Il est actif, et collant, mais malgré tout ça, il prévaut ! Il parvient, à la toute fin d’une longue épopée, à convaincre Robin une bonne fois pour toutes… Il a forcé assez pour qu’elle s’abandonne.

Mais est-ce vraiment de l’amour?

Ces deux œuvres issues de la culture populaire nous apprennent que l’homme est actif, et force son désir sur la femme, ignorant ses limites personnelles, son consentement et s’appropriant le droit de disposer du corps de la femme qu’il aime, tandis qu’elle est montrée comme avec plus ou moins de résistance, mais au bout du compte, elle abandonne, elle se laisse aller. Ces narratifs réactualisent la culture du viol, qui légitimise les débordements physiques et émotionnels des hommes dans les domaines physique et corporel, de l’amour, de l’intimité et de la sexualité.

Ce que la culture populaire appelle l’amour n’en est qu’un spectre famélique, faisant l’apologie de la violence, du non-respect des valeurs d’autrui et d’une société binairement genrée. Ce spectre n’est qu’un pâle reflet des kyrielles de formes d’amours (potentiellement bien plus fonctionnelles et respectueuses) existant dans le monde (des femmes proposant l’intimité, des hommes respectant les limites de leurs partenaires, pour ne donner que de maigres exemples). Cette vision de l’amour appauvrit également drastiquement le processus central à la construction d’une relation épanouissante : les échanges, la communication, les conflits, le travail sur soi …

La similarité des deux œuvres dans leur description de l’amour atteste de la vaste dissémination de cette conceptualisation au niveau culturel. Cette conceptualisation est réductive, pour permettre une plus grande commercialisation : elle se concentre sur la facilité, l’évidence, le naturel. Aimer, ce n’est pas du travail, ce n’est pas de l’engagement, ce ne sont pas des discussions interminables aux perspectives embrouillées. Aimer, selon la culture populaire actuelle, c’est la certitude, l’obstination, et ce, malgré ce que dit notre crush, notre entourage, malgré nous-mêmes. C’est le sacrifice, le dévouement inconditionnel.

Parfois, c’est beau, de rêver, mais j’aimerais autant le faire tout en ayant des exemples dont je puisse à mon tour m’inspirer – de gens qui sont à la fois forts, doux, empathiques, attentionnés, décidés, respectueux d’eux-mêmes et de leur partenaire. Ne serait-ce pas beau, plutôt que de nous réfugier, dès nos yeux entrouverts, dans des rêves éveillés, de s’émerveiller de la qualité des relations et de la diversité des amours que nous avons créées ?

1 Commentaire

Darksmelo 25 juin 2019 at 17 h 35 min

Tellement d’accord. Ça me rappelle les paroles de « Total Éclipse of The Heart », la version avec Bonnie Taylor et une autre femme (j’ai oublié son nom ^^’). Alors que j’aime bien cette version, une parole me fait tiquer ; « et tant pis si je pleure, tu as tous les droits sur mon cœur ».
Euh ? Comment dire ? Non ?…. On est carrément dans la dépendance affective et m’ abandon de soi à l’autre, même si on souffre…

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