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Chantons le féminisme [2/3] : Brassens, Hélène, et le complexe de la demoiselle en détresse.

Posté par Marie 10 octobre 2018 3 Commentaires

Lorsqu’on parle de sexisme dans la bulle médiatique, on a tendance à pointer du doigt deux coupables majeurs : les films, et les jeux-vidéo. Cependant, il ne s’agit pas des seuls médiateurs de messages sexistes, loin s’en faut ! La chanson française véhicule elle aussi un grand nombre d’éléments sexistes ; décortiquons ensemble aujourd’hui le lien entre Les Sabots d’Hélène de Georges Brassens (1954) et le complexe dit de « la demoiselle en détresse ».

 

Je suis une grande admiratrice de Georges Brassens, dont certaines chansons ont le pouvoir de systématiquement m’émouvoir. Cependant, il n’échappe pas pour autant à de nombreux textes problématiques, voire purement sexistes.

 

 

Les sabots d’Hélène 
Etaient tout crottés, 
Les trois capitaines 
L’auraient appelé’ vilaine, 
Et la pauvre Hélène 
Etait comme une âme en peine… 
Ne cherche plus longtemps de fontaine, 
Toi qui as besoin d’eau, 
Ne cherche plus: aux larmes d’Hélène 
Va-t’en remplir ton seau. 

Jusque là, tout va bien. Hélène est une pauvre fille, « aux sabots tout crottés » (sont ici associés les sabots, véritable symbole de la pauvreté paysanne, et la saleté), qu’on appelle « vilaine » . Notez ici le petit jeu de mots sur « vilain », qui veut aujourd’hui dire « moche, sale » mais qui a longtemps été le synonyme de « paysan » ! Toutes les chansons de Brassens sont truffées de jeux de mots et de doubles-sens, c’est d’ailleurs ce qui en rend l’écoute – et l’étude – particulièrement agréables. Enfin, on se passerait bien des contenus sexistes quand même…

Moi j’ai pris la peine 

Oh, qu’il est gentil !


De les déchausser, 
Les sabots d’Hélène, 
Moi qui ne suis pas capitaine, 
Et j’ai vu ma peine 
Bien récompensée… 

C’est bon, toute la classe a bien compris le sous-entendu, on peut avancer ?


Dans les sabots de la pauvre Hélène, 
Dans ses sabots crottés, 
Moi j’ai trouvé les pieds d’une reine 
Et je les ai gardés. 

Blagues à part, prenons un moment pour poser le cadre de l’action. Pour l’instant il est question d’une pauvre jeune fille, très sale et triste. Notre protagoniste décide de ne pas voir tout ça et d’avoir une relation avec ladite Hélène parce que c’est un Gentil Garçon. Si vous êtes un.e féministe aguerrie, vous voyez peut être où je veux en venir. Sinon, replongeons ensemble entre les lignes de Brassens pour y voir plus clair…

Son jupon de laine 
Etait tout mité, 

Tiens tiens, on ne parle plus des sabots d’Hélène, mais de son jupon !


Les trois capitaines 
L’auraient appelé’ vilaine, 
Et la pauvre Hélène 
Etait comme une âme en peine… 
Ne cherche plus longtemps de fontaine, 
Toi qui as besoin d’eau, 
Ne cherche plus: aux larmes d’Hélène, 
Va-t’en remplir ton seau. 


Dans le premier couplet, avant que nous sachions que le protagoniste avait eu une relation avec Hélène, les vers « 
Toi qui as besoin d’eau,/Ne cherche plus : aux larmes d’Hélène / Va-t’en remplir ton seau. » étaient assez poétiques. Mais ça, c’était avant ! Avec en tête le lien qui les unit, l’appel du protagoniste à aller profiter des larmes d’Hélène devient tout de suite plus glauque…

Moi j’ai pris la peine 
De le retrousser, 
Le jupon d’Hélène, 

Que brave homme, décidément ! (Oui, ça ne s’entend peut-être pas, mais ma remarque est lourde d’ironie)


Moi qui ne suis pas capitaine, 
Et j’ai vu ma peine 
Bien récompensée… 

Pour l’instant, moi ce que je vois, c’est surtout un homme qui profite de la peine et de la pauvreté d’une femme pour en tirer quelque chose.


Sous le jupon de la pauvre Hélène, 
Sous son jupon mité, 
Moi j’ai trouvé des jambes de reine 
Et je les ai gardées. 
Et le coeur d’Hélène 
N’savait pas chanter, 

« Le cœur d’Hélène / N’savait pas chanter » veut ici dire que la pauvre Hélène n’avait jusque là jamais connu l’amour. Bien sûr, elle le découvrira grâce au joli cœur de notre protagoniste. Tout est parfois tellement plus simple dans les chansons…


Moi j’ai pris la peine 
De m’y arrêter, 
Dans le coeur d’Hélène 
Moi qui ne suis pas capitaine, 
Et j’ai vu ma peine 
Bien récompensée… 

Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça terrible qu’il continue de dire « Moi j’ai pris la peine » ; il attend quoi, une médaille ?


Et, dans le coeur de la pauvre Hélène, 
Qui avait jamais chanté, 
Moi j’ai trouvé l’amour d’une reine 
Et moi je l’ai gardé.

Comme dans beaucoup de chansons de Georges Brassens, celle-ci se termine sur une note sentimentale. Brassens a beau être le roi du beau mot, de la critique ou de la provocation, son plus gros point fort reste à mon avis la beauté sentimentale de ses textes poétiques.

Malheureusement, ici, j’ai bien du mal à m’émouvoir face à ces paroles pour plusieurs raisons. Premièrement, c’est bien clair qu’il s’agit d’un homme profitant de la détresse d’une femme pour en tirer parti… Certes, cette histoire glauque se termine sur une note qui se veut plutôt romantique ; mais c’est une « histoire d’amour » floutant les limites du consentement sexuel et émotionnel d’Hélène. Du fait de son ascendant social et psychologique, le protagoniste parvient à gagner les faveurs d’Hélène et, plus tard, son amour. Mais le déséquilibre entre ces deux personnages remet en question le consentement de la jeune Hélène : voulait-elle réellement avoir cette relation avec cet homme ? Ou est-ce que sa faiblesse l’a poussée dans cette voie qu’elle ne désirait pas vraiment ? Sans compter ce qui a du se passer avec les autres hommes venus « remplir leur seau » aux larmes d’Hélène…

Il s’agit d’une dynamique relationnelle entre hommes et femmes très présente dans tous les médias. La femme, en position de faiblesse, tombe éperdument amoureuse de l’homme qui l’a sauvée / qui l’a pris sous son aile / qui l’a défendue. Ce mode de représentation,, couramment appelée « Complexe de la demoiselle en détresse » induit une relation asymétrique entre les deux personnages et renforce l’idée qu’une femme en position de faiblesse (physique mais aussi financière ou émotionnelle, comme ici) n’est, au final, qu’un bon filon.

Georges Brassens est un parolier exceptionnel, et je me ferais une joie de commenter d’autres textes écrits par sa plume. Il a notamment rédigé des vers défendant les prostituées que je trouve très beaux ; mais certaines de ses chansons témoignent malheureusement d’un sexisme latent qui était déjà très ancré en 1954 et qui l’est toujours aujourd’hui.

3 Commentaires

Julie 11 décembre 2018 at 20 h 52 min

Brassens, dont j’adore certaines chansons pour la qualité de l’ecriture, la,poésie et la beauté de certaines chansons a complètement raté son rendez vous avec les femmes. Elles sont, au choix de bonnes mamans, comme Jeanne, des garces, comme celle qui lui mange toutes ses amandes, ou des filles de mauvaise vie. C’est d’autant plus drôle que Brassens a passé toute sa vie avec la même femme, Pupchen.

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Camille 2 juillet 2019 at 3 h 16 min

Bonjour,
Je comprends votre volonté de déconstruire les stéréotypes patriarcaux véhiculés par notre société, notre culture, et votre intention est tout à fait louable. Je suis assez d’accord avec vous pour les deux autres chansons (Renaud et Aznavour) malgré le fait que j’aime beaucoup ces deux artistes.
Vous auriez aussi pu cité Souchon avec « sous les jupes des filles », chanson aussi belle que problématique sur le plan du féminisme.

Concernant cette chanson de Brassens, je pense que vous l’interprétez de façon erronée.
D’abord vous ne mentionnez pas qu’elle est une réponse à la chanson Folklorique « En passant par la Lorraine » (que tout le monde connaissait en 1954). Sans comprendre cette référence il me semble qu’on passe à coté de pas mal de choses, par exemple de la symbolique de l’eau qui traditionnellement en poésie ou en peinture n’est pas liée à la sexualité mais à la pureté et donc à la pureté de l’amour.

Cette chanson étant une métaphore fait de regarder sous la surface des choses, elle ne se déroule pas dans un temps court, comme c’était le cas pour la chansons d’Aznavour, mais sur un temps métaphorique bien plus long: celui d’une relation qui s’installe dans la durée. (« je les ai gardé » signifie bien que l’on s’inscrit dans une certaine temporalité.) Hélène n’était peut être pas assez jolie pour certains, mais le narrateur a pris le temps de découvrir sa véritable beauté au delà de son apparence physique et il en est tombé amoureux. Il ne retrousse pas du tout son jupon tout de suite, dans l’instant… à la sauvage.
Au contraire, tous deux étaient dans la peine, ils se sont trouvés.

Je pense que vous extrapolez complètement quand vous évoquez le consentement sexuel qu’elle n’aurait pas donné ou donné par détresse (mais où lisez vous ça?). De la même façon je ne crois pas que le narrateur soit en position de domination, prêt à la sauver: lui aussi dit qu’il n’est pas capitaine (donc qu’il est plus humble) et qu’il était également en peine. La relation n’est pas du tout asymétrique, au contraire de ce qu’elle aurait été si il avait été un des capitaines ou le fils du roi (comme dans « En passant par la Lorraine »).

De façon plus générale Brassens n’était pas du tout sexiste dans le contexte des années 50: Au delà de la Complainte des filles de joie à laquelle vous faîtes référence, on peut citer « 95 fois sur cent » dans laquelle il déconstruit le cliché répandu à l’époque de la femme forcément sentimentale, « Embrasse les tous » ou « la Non-demande en Mariage », vrais plébiscites pour la liberté des femmes.

Après il faut remettre dans le contexte de sa génération, souvent Brassens associe le mariage à l’asservissement aux tâches ménagères. A l’époque le rôle de la femme mariée était effectivement de veiller aux taches ménagères. Cela a d’ailleurs valu bien des reproches à Brassens de la part des féministes, notamment à cause de la phrase : « De servante n’ai pas besoin, et du ménage et de ses soins, JE TE dispense ». Le fait de pouvoir « dispenser » impliquait pour ses détractrices qu’il pouvait aussi « imposer ». Brassens s’est fortement défendu de cette accusation en précisant qu’il ne s’agissait que d’un état de fait.

Même dans des chansons beaucoup plus légères et grivoises comme « Tonton Nestor », il défends encore les femmes. Brel à l’époque était beaucoup plus misogyne, ne parlons même pas de Gainsbourg… (même si ce sont de grands artistes, ce qui ne les excuse en rien). Brassens était sans doute le moins sexiste.

Comme vous appréciez le talent poétique de Brassens, je ne résiste pas à vous inviter à écouter une chanson peu connue « Le blason », dans laquelle il se désole qu’on emploie le mot « con » pour désigner le sexe féminin. (bon il est vrai que ce n’est plus très employé aujourd’hui.)

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Marie 2 juillet 2019 at 16 h 39 min

Bonjour,
Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire mes articles puis d’écrire un commentaire aussi riche et intéressant ! Je vais prendre le temps d’écouter les titres que vous conseillez et de relire mon interprétation – qui date un peu je l’avoue ! – en prenant en compte vos remarques.
Si les textes de Brassens vous intéressent, un de nos contributeurs a écrit l’article suivant qui devrait vous plaire : https://www.berthine.fr/brassens-et-lhistoire-chantee-des-tondues-de-la-liberation/ !
Très bonne journée ! 🙂
Marie.

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