Arts et LittératureFéminisme

Art menstruel : Le Rouge de nos Âmes, un projet de Marcy Petit

Posté par Ju le Zébu 24 septembre 2020 0 commentaire

C’est une collection de lingerie bien particulière que celle entreprise par l’artiste Marcy Petit. Une ribambelle de culottes féminines, des tons roses ou pastels majoritairement, et aussi … une tache. Une tache rougie, tirant un peu sur le marron parfois. Voilà le rouge de nos âmes. Une âme qui s’écoule chaque mois entre nos jambes. Mais d’ordinaire, sauf accident, nous ne la laissons pas aller s’accrocher au fond de nos culottes. Le sang menstruel, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est caché, il ne faut pas le deviner.

Ce sang tabou est au cœur du projet « Le rouge de nos âmes » (The Red of our Souls) de Marcy Petit. Des femmes, de tous horizons, lui envoient un de leur sous-vêtement taché de leur sang. Sur cette marque indélébile, elles écrivent à l’aide d’un crayon rouge un mot exprimant leur état d’esprit, leurs sentiments, au moment de ce cycle. Après réception, Marcy brode ce mot d’un fil rouge, achevant le lien (le fil) entre les menstruations et l’état d’âme de celle qui a bien voulu partager ce sous-vêtement.

L’œuvre de Marcy est un « work in progress » (travail en cours) continuel. En effet, elle continue de recevoir des culottes et ne s’est fixée aucune limite de nombre. Elle déclare vouloir continuer jusqu’à sa mort peut-être (c’est donc un lifelong work in progress). Le plus, le mieux!

Une délicieuse douceur se dégage de ces tons rosés. C’est un ensemble très poétique et délicat, notamment par le travail de la broderie qui vient orner les motifs des tissus ou les bords parfois dentelés. En fait, il y a toute sorte de culottes mais elles forment ensemble une très belle harmonie.

La démarche de Marcy s’inscrit dans une lignée d’artistes féministes travaillant autour du sujet des menstruations. Depuis les années 1970, les projets représentant le sang menstruel ou l’utilisant comme matière voient le jour. Ils mettent en scène et en lumière une réalité biologique et sociale jusque-là rendue silencieuse et ignorée. Biologique, en montrant le flux, sa texture, sa quantité (pas si impressionnante), sa couleur (pas bleue!). Sociale en dénonçant le silence qui l’entoure, la honte, le dégoût mais aussi parfois l’hypocrisie des industries produisant les produits périodiques (je pense notamment aux photos de Judy Chicago pour le projet « Womanhouse »).

Bien que la palette de couleurs reste la même (le rouge!), les façons d’aborder le sujet varient énormément. Loin des performances confrontant assez très frontalement le public au sang, à la nudité, voire à la sexualité (comme Maria Eugenia Matricardi qui se trouve nue dans une galerie) – c’est un travail nécessaire et très intéressant – l’œuvre de Marcy nous glisse au plus profond de l’intimité, liant l’individu·e par sa participation au groupe que forme la collection de culottes.

L’artiste explique que cette œuvre n’a pas pour objectif de choquer mais plutôt d’offrir un nouvel espace d’expression aux femmes tout en tordant le cou aux clichés liés aux menstruations.  À ces femmes qui entendent depuis leur enfance que les règles les rendent agressives, de mauvaise humeur, susceptibles, sales… et la liste continue bien longtemps encore.

Marcy propose aux participantes de choisir dans la langue de leur choix ou d’origine les mots qui leur correspondent le mieux. Comment te sens-tu pendant tes règles ? À quoi penses-tu ? Que veux-tu ? Ces trois questions recoupent ainsi les émotions, la pensée et la volonté. Les deux derniers termes ont leur importance. En effet, une femme, bien qu’on ait voulu en faire avant-tout un être d’émotions et d’intuition, pense et veut des choses.

Les réponses varient d’une culotte à l’autre. La palette des émotions et des désirs est vaste, infinie et pourtant, tout est lié par ce fil rouge. Les langues ne sont pas nécessairement les mêmes. On distingue de l’anglais, du français, du kanji (disant : « je pense sincèrement que l’humanité est mauvaise »), de l’allemand… Chacune dans sa langue trouve ses mots. Des mots en rouge.

L’idée est aussi de montrer que les états d’âme comme la fatigue, le stress, la colère, ne sont pas intrinsèquement liés aux menstruations. Une femme peut être triste ou en colère, mais pas nécessairement parce qu’elle a ses règles. Elle peut être en colère et fâchée de vivre dans une société patriarcale. À cause de la charge mentale. À cause d’un pauvre type qui l’insulte. Ou juste d’un ouvre-boîte qui ne fonctionne pas.

Quand on a ses règles, une infinité d’autres émotions peuvent être ressenties. La tristesse, la fatigue mais aussi le soulagement, la joie, la paix… Un jour de règle, c’est un jour comme un autre où l’on continue de vivre et de ressentir.

La marque rouge et le fil rouge qui fleurissent au fond de ces culottes sont, comme le déclare l’artiste, une représentation et une traduction de nos véritables pensées et émotions.

Marcy photographie ensuite le résultat. La culotte est déposée – de façon à rendre le texte lisible – sur un fond rose (pas toujours le même), créant ainsi un heureux camaïeux. Dans leur petit carré, les culottes semblent danser, s’étirer. Les plis du tissu rendent l’ensemble très vivant.

Le projet repose sur ses participantes. Pour cela, il faut participer. On ne peut pas se contenter de regarder une image, de déambuler dans une galerie. Il faut mettre une culotte et laisser son sang couler. Ça ne va pas toujours de soi. La sensation de fuite, pour moi en tout cas, créait plutôt un sentiment de panique (aaahh, va-t-on voir une tâche?). Il y a pourtant quelque chose de délicieusement transgressif dans la sensation de laisser couler son sang. Lorsque je m’y suis essayée, je voulais presque faire la plus grande tache possible, la plus impressionnante possible. C’est l’occasion d’un magnifique contre-pied, d’une claque aux impératifs sociaux.

Il faut ensuite aussi oser partager doublement son intimité avec Marcy. D’abord une intimité corporelle. Ce sang que personne (ou presque) d’autre que nous ne voit. Puis une intimité psychologique en lui confiant ce que l’on pense et ressent.

Mais en dépassant appréhensions et tabous, on a le plaisir de s’inscrire dans un véritable projet féministe.

En attendant que cette collection hors du commun ne soit exposée entre quatre murs, vous pouvez la visiter en ligne sur le site de Marcy Petit : The Red of our Souls.

Le projet, toujours en cours, est friand de nouvelles participantes et vous pouvez donc contacter Marcy directement pour lui demander plus d’explications sur la démarche à suivre.

Par mail : [email protected]

Sur instagram : https://www.instagram.com/marcypetit/

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