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Peut-on être vegan et jouer à Pokémon ?

Posté par Marie 20 février 2020 0 commentaire

Toute ma génération a été profondément marquée par l’arrivée des Pokémon, ces drôles de petites créatures mi-animales mi-magiques que nous nous évertuions à capturer pour mieux les collectionner. Ce phénomène d’abord cantonné à l’univers des jeux-vidéos s’est diffusé et a conquis le monde de la télévision, de la littérature, et a débouché sur la commercialisation de milliers de produits dérivés. Entouré.e.s par cette omniprésence de Pikachu, Salamèche et autres Bulbizarres, difficile de ne pas se poser la question : jouer à Pokémon, est-ce que c’est vegan ?

A l’origine du questionnement : la polémique de PETA

En octobre 2012, quelques mois après la sortie des jeux Pokemon White et Pokemon Black, produits par Nintendo pour sa console DS, l’association de défense des droits des animaux PETA ( People for the Ethical Treatment of Animals) a fait le buzz en sortant sa propre version du jeu : Pokemon Red White & Blue. Dans cette version du jeu, vous incarnez un Pikachu (très) en colère qui décide qu’il ne souhaite plus se faire exploiter par son dresseur pour combattre d’autres Pokémon et qui choisit donc de fuir (et d’essayer de convaincre d’autres Pokémon de faire de même au passage). Cette parodie de l’univers Pokémon, qui ne lésine pas sur l’irruption de « pokeblood » ( littéralement : pokésang) lors des combats entre les petites créatures a pour but de pointer du doigt le message pro exploitation animale qui transparaîtrait selon l’association dans l’ensemble de l’univers Pokémon.

Ce n’était pas la première fois que PETA s’attaquait à l’univers du jeu-vidéo en produisant une version parodique ; l’association avait adopté une stratégie similaire pour dénoncer le traffic de fourrures animales en parodiant un jeu de Mario Bros ou encore la cuisine carniste en parodiant le très célèbre « Cooking Mama ». Si ces jeux vous intéressent, vous pouvez les retrouver en suivant ce lien.

L’association PETA est connue pour ses actions « coup de poing » très médiatisées. Ses militant.e.s n’hésitent pas à jouer d’un effet de buzz médiatique pour propulser leurs idées le plus vastement possible. Bien-sûr, il s’agit d’un choix facilement critiquable mais qui porte ses fruits : PETA est à ce jour la plus grande organisation au monde œuvrant pour le droit des animaux. En ce qui concerne leur parodie Pokémon, l’effet a été sans appel, le jeu a beaucoup fait parler de lui (de manière généralement négative) et l’association a réussi à introduire une question jusqu’alors peu explorée : Pokémon est-il un univers spéciste ?

Le lien entre jeux-vidéo et réalité

Ce questionnement interroge plus globalement le rapport entre le jeu-vidéo et la réalité. En effet, on pourrait partir du constat que comme dans toute œuvre d’art non-biographique ou historique, la fiction n’est que le reflet de le réalité et que donc les principes moraux de notre réalité seraient transposables sans hésitation dans la fiction et donc dans le jeu. Ainsi, si un jeu met en scène des actes de torture par exemple, ces actes sont tout aussi immoraux dans le jeu qu’ils le seraient dans la réalité du joueur ou de la joueuse.

Cependant il s’opère depuis toujours dans l’univers du jeu-vidéo un dépassement volontaire des codes sociaux et moraux, et c’est peut-être ce qui les rend aussi addictifs. Le virtuel donne au joueur ou à la joueuse l’opportunité inouïe de sortir entièrement de son cadre habituel pour enfiler une nouvelle peau et lui offre des milliers d’univers potentiels dans lesquels il ou elle pourra effectuer des milliers d’actions potentielles. L’attrait des comportements jugés « immoraux » ( torture, violence en tout genre…) ou simplement en dehors des cadres sociaux imposés au joueur ou à la joueuse (on peut citer l’exemple d’individus trans ou non-binaires ayant la possibilité de modifier leur genre via les jeux-vidéos) est facile à comprendre. Comment résister à la tentation de céder à nos désirs les plus profondément enfouis  sans risquer l’exclusion de la société ?

Sans aller jusqu’à accuser les jeux de l’univers Pokémon d’être intrinsèquement spécistes, on peut néanmoins avancer sans hésitation que la représentation exacerbée d’un type de comportement dans les jeux-vidéos peut tendre à normaliser ce dernier. Ainsi, en représentant un univers dans lequel les créatures sont capturées par les humains puis utilisées pour combattre entre-elles, la série de jeux Pokémon normalise un type de comportement bien présent dans notre société actuelle.

Le grand flou de l’éthique Pokémon

Si l’on s’intéresse de plus près à la relation qu’entretiennent les humains avec leurs Pokémon on s’aperçoit rapidement que beaucoup de choses ne collent pas tout à fait.

A première vue, un humain et un Pokémon forment une relation des plus amicales ; iels semblent réellement attaché.e.s les un.e.s aux autres et partagent plusieurs instants de complicité. En outre, il est insinué plusieurs fois (dans les séries animées surtout) que beaucoup de Pokémon apprécient le combat. Tout cela ( allié à une esthétique très lisse et « cartoonisée ») renvoie l’impression d’un monde où la gentillesse règne en maître et où le mal n’existe pas. Et évidemment, contrairement à la version proposée par PETA, jamais de sang ni de mort dans l’univers Pokemon ! Dans un tel cadre, la violence passe inaperçue car elle est aseptisée à coup de petits « pika pika ! » mignons. Mais si l’on creuse en dessous des apparences, une première grande incohérence se pose à nous : si tous les Pokémon sont gentils, pourquoi est-ce nécessaire de les faire combattre ? Les scènes de combat Pokémon ne seraient-elles pas que des images de violence gratuite ? Lorsque les Pokémon appartenant à un dresseur ou une dresseuse se battent contre les Pokémon d’un autre humain, ce combat est parfois motivé par de la compétition (les fameuses « arènes »), de l’antipathie (nous reviendrons ensuite sur le cas de ma « Team Rocket »), une rencontre imprévue avec un Pokémon sauvage, ou une simple coïncidence car un dresseur ou une dresseuse se trouvaient sur le chemin du protagoniste. Dans ce cas, les Pokémon de chacun.e sont destinés à se battre jusqu’à leur évanouissement pour aucune autre raison que le plaisir de leurs dresseurs ou dresseuses.

Le seul mal  de Pokémon apparaît sous la forme de la célèbre « Team Rocket ». Sous ce nom kitsch à souhait se cache un groupe d’individus dont le but est de voler des Pokémon à leurs propriétaires pour les utiliser à leurs fins ou pour les revendre : il s’agit en quelque sorte d’une forme de braconnage. Notez qu’ici les Pokémon, habituellement représentés comme étant des êtres intelligents et doués de sensibilité, retrouvent un statut animal. Là où le combat forcé entre deux êtres sentients ne semble pas poser problème dans l’éthique Pokémon, le braconnage est quant à lui la représentation d’un mal absolu qu’il convient de combattre à tout prix….. En utilisant lesdites créatures. Vous voyez où je veux en venir ?

Les dresseurs et dresseuses de Pokémon violent inlassablement le droit naturel à la liberté des créatures. En fouillant les fameuses « hautes herbes » à la recherche de Pokémon sauvages, le désir de collection se fait de plus en plus prononcé et vient dépasser la « bonne entente » entre humains et Pokémon. De toute évidence, ces derniers sont entièrement capables de vivre dans la nature ; pourquoi alors l’humain souhaiterait-il les assommer pour les faire rentrer dans une minuscule Pokéball, si ce n’est pour les collectionner puis les utiliser à ses fins ?

Lorsqu’on y réfléchit correctement, le slogan « Attrapez-les tous ! » proclamé fièrement dans l’ensemble de la saga revêt un aspect particulièrement glauque…

En s’intéressant de plus près au monde des Pokémon, on ne peut s’empêcher d’y trouver de grandes ressemblances avec notre société actuelle. Certes, nos vaches ne font pas de « flammèche » et nos moutons ne lancent pas de « pistolet à O » ; nos poissons n’évoluent pas en Leviator et nos poules n’entrent pas dans des Hyper Ball mais ces animaux souffrent eux-aussi de l’égoïsme humain et d’une société spéciste à deux vitesses.

Là où certains animaux sont tantôts considérés comme « le meilleur ami de l’homme » et bénéficient d’une place privilégiée dans nos foyers (ou dans nos codes moraux – qui trouverait ça moral de manger un chien, un tigre, une loutre ?), d’autres ne deviennent que des biens à consommer lorsque cela arrange l’espèce humaine et lui permet de ne pas faire de compromis. L’humain a longtemps fait le choix d’admirer la beauté en la capturant – prenez le cas typique des papillons tués à l’ammoniaque puis épinglés dans une jolie boîte pour que l’on puisse admirer leurs couleurs et les collectionner – et il serait peut-être grand temps de stopper cette démarche incessante en libérant nos Pikachu de leurs Pokéball.

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