Arts et Littérature

Les roses fauves, de Carole Martinez : envoûtantes, entêtantes, dévorantes

Posté par Ju le Zébu 8 septembre 2020 0 commentaire

Quoi de plus innocent qu’un rosier, même foisonnant, même grimpant, même épineux ?

Les roses fauves, Carole Martinez

Dans le rosier de ce roman, on n’oserait pourtant même pas pousser ce vieux lubrique de Ronsard (« Mignonne, allons voir si la rose ») car ces fleurs ne fanent jamais, elles pullulent, elles avalent et ne laisseraient du poète qu’un petit squelette. Elles sont merveilleuses aussi, étourdissantes. Les roses fauves ont la force d’attraction et la fureur du désir.

Dans ce quatrième roman, paru aux éditions Gallimard en juin dernier (saison, s’il en est, des roses), Carole Martinez choisit pour décor de départ un petit village de Haute-Bretagne, où s’invite pour quelques mois le personnage d’une romancière en quête de calme et d’inspiration. Elle y fait la rencontre de la postière, Lola Cam, qui devient son amie. Cette dernière vit au rythme très mesuré de ses habitudes, de son petit jardin et des horaires d’ouverture de son bureau de poste. Elle avance en boitillant, hantée par les paroles blessantes d’un père qui ne l’a jamais aimé. Dans son armoire massive, lourd legs paternel, reposent des cœurs de tissus brodés, héritage de ses ancêtres espagnoles (maternelles).

Peu après la sortie de mon premier roman, Le cœur cousu, une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. À sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.

Carole Martinez

L’armure de tissu qui protégeait les secrets de l’arrière-arrière-grand-mère de Lola Cam se fissure et laisse s’échapper les mots de cette aïeule depuis longtemps trépassée. Ensemble, la romancière et la postière les découvrent, impatientes, et nous emportent dans une Espagne lointaine, dans un jardin fantastique d’abord, où poussent ces roses incroyables. Les habitudes serrées de Lola se délacent au fur et à mesure, alors que les roses envahissent son jardin.

Un roman n’est pas un mensonge, puisqu’il ne se présente pas comme la vérité, même s’il s’en donne les apparences. Il peut pourtant contenir plus de réalité qu’un témoignage, permettre de toucher l’intime, de dire ce qui ne saurait être dit autrement.

Les roses fauves, Carole Martinez

Si le personnage central semble d’abord être la postière, au fil du roman, alors qu’elle s’émancipe et échappe à son amie romancière, c’est cette dernière qui prend la place avec ses inquiétudes, ses inspirations et ses réflexions sur sa propre écriture. Et, elle ressemble à s’y méprendre avec l’auteure elle-même, Carole Martinez. C’est elle et ce n’est pas elle. C’est une fiction de la romancière où sont tissés ensemble, j’imagine, des éléments autobiographiques et le fil d’un récit fictif. Peu importe en fait, nul besoin de savoir pour apprécier. Le flou introduit par la fiction est peut-être plus confortable aussi.

Au début de ma lecture, j’étais un peu déstabilisée par ce récit et la place qu’y occupe ce personnage de romancière qui ne raconte pas seulement des histoires mais aussi ses propres émois, ses propres blessures, aussi d’écriture. Cette mise en abyme m’a intrigué mais j’attendais le moment où je pourrais me plonger dans les contes, dans le fantastique de l’histoire, comme dans chacun des autres romans de Carole Martinez. Le fantastique finit bien sûr par envahir aussi bien le décor de ce charmant village, introduisant les fantômes qui y sont cachés et ignorés, que le récit où fleurissent en métaphores les éléments magiques, parant d’arabesques les états d’âme et racontant « ce qui ne saurait être dit autrement ». Les frontières entre le réel et la fiction deviennent ainsi poreuses et, entre les deux, poussent les roses.

Pour celles et ceux qui auraient déjà lu les autres romans de Carole Martinez, on retrouve dans Les roses fauves des liens ou des ponts, avec Le cœur cousu notamment. Ce qui me conforte dans l’idée, que ces romans forment un univers, un imaginaire uni, une toile fantastique qui questionne l’héritage, des femmes plus spécifiquement, son poids et ses vertus*.

  • Le cœur cousu, Gallimard, 2007, Carole Martinez
  • Du domaine des Murmures, Gallimard, 2011, Carole Martinez
  • La Terre qui penche, Gallimard, 2015, Carole Martinez
  • Les roses fauves, Gallimard, 2020, Carole Martinez

*J’ai consacré un mémoire de master à l’étude de l’œuvre de Carole Martinez. Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à me le demander. Si non, je ne me vexerais pas!

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