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Les porn studies, ou l’étude de la pornographie [1/3]

Posté par Loupche 20 mars 2020 0 commentaire

A l’heure où j’écris cet article — en plein confinement —, je découvre la richesse d’opportunités dont regorge le temps à la maison. Entre autres, ma soif d’apprendre peut enfin prendre toute sa place, et je me suis dit que je n’étais pas la seule dans ce cas ! J’ai donc décidé de transformer un petit morceau de mon mémoire de Master en une série d’articles. Ne t’inquiète pas, rien d’indigeste, bien au contraire, difficile de faire plus cool comme sujet de mémoire que : la pornographie. 

Permets-moi donc de te faire une petite présentation des porn studies, ou bien de l’étude sociologique de la pornographie, qui est un champ de la sociologie depuis les années 1970. De cette époque à aujourd’hui, les études sur le genre et la sexualité ont opéré un changement radical de perception de la pornographie. En effet, on passe d’un militantisme en faveur de l’interdiction de la pornographie à une étude de cette dernière comme un matériel culturel. A partir de la publication de l’ouvrage collectif Porn Studies, dirigé par Linda Williams en 2004, la pornographie devient un objet d’étude à part entière et s’extrait du débat sur l’existence des images en elles-mêmes.

Tu trouveras toute la bibliographie en fin d’article !  

Première partie : Les porn wars

La guerre est déclarée à la pornographie !

Traditionnellement, le féminisme s’opposait à la pornographie, militant en faveur de lois pour son interdiction. Les deux autrices de référence du mouvement anti-pornographie lancé dans les années 1970, Andrea Dworkin, autrice féministe radicale, et Catharine MacKinnon, professeure de droit et avocate, ont publié plusieurs articles en commun dans le but de dénoncer l’atteinte aux droits civils faite aux femmes par la pornographie. Elles ont même cherché à modifier le premier amendement de la Constitution des États-Unis. En effet, la naissance du collectif Women Against Violence in Pornography and the Media (WAVPM) en 1976 a précédé la proposition d’une ordonnance pour permettre de porter plainte individuellement contre les pornographes, qui mettraient en danger physiquement les citoyennes et les menaceraient. Malgré une association avec des conservateurs, l’ordonnance est déclarée anticonstitutionnelle par la Cour Suprême.

Catharine MacKinnon considère la sexualité hétérosexuelle comme l’inégalité sexiste érotisée et l’instrument d’oppression des femmes. Dans son article « Sexuality », elle insiste sur le fait que « la domination masculine est sexuelle » et que ce qui définit la masculinité et la féminité n’est en réalité que l’érotisation de la domination et de la soumission. De plus, ce que nous entendons socialement par « désir » serait, toujours selon elle, une érotisation de la domination masculine, alors qu’il n’est jamais perçu comme une contrainte. La pornographie permettrait donc aux hommes « d’avoir ce qu’ils veulent sexuellement », à savoir l’objectification des femmes, puisque les femmes sont construites « comme des choses disponibles pour un usage sexuel ». 

L’autrice semble reprocher à la pornographie ce qu’elle reproche en réalité à la sexualité hétérosexuelle. En fait, elle affirme l’existence d’un mimétisme automatisme : on reproduit ce que l’on voit, ainsi la pornographie devient synonyme de sexe pour les hommes, rendant les inégalités entre les sexes « à la fois sexuelles et socialement réelles ». Donc, puisqu’il dépeint la recherche d’un aveu de plaisir de la femme contre son gré, alors « le porno enseigne que l’agression physique des femmes est l’essence même du sexe ».

C’est pas gai tout ça. Toutefois, il semble que le propos de MacKinnon soit contestable sur certains points, notamment cette association de la pornographie au mimétisme, la percevant comme un outil de pouvoir incontestable de l’homme sur la femme, mais aussi sur les autres personnes dominées. 

Si Catharine MacKinnon et les autres militantes anti-pornographie des années 1970 considèrent le porno comme un des outils principaux de la perpétuation des rapports de pouvoir inégaux, Pierre Bourdieu considère que « la vision dominante de la division sexuelle s’exprime dans des discours comme les dictons, les proverbes, les énigmes, les chants, les poèmes ou dans des représentations graphiques comme les décorations murales, les décors des poteries ou des tissus ».

La pornographie serait donc un objet culturel noyé dans la masse d’une culture patriarcale dans laquelle la hiérarchisation des sexes et des désirs est monnaie courante. Ainsi :

« la domination symbolique ne s’exerce pas dans la logique pure des consciences connaissantes, mais dans l’obscurité des schèmes pratiques de l’habitus, où est inscrite, souvent inaccessible aux prises de la conscience réflexive et aux contrôles de la volonté, la relation de domination ». 

Pierre Bourdieu

C’est également ce que propose Brenda Spencer, disant que « la  masculinité essaie de demeurer invisible en se faisant passer pour normale et universelle ». Cet ancrage de la domination dans le corps provoquerait une complicité de la part des dominés, ici étant des dominées. Les femmes accepteraient donc les limites imposées en les produisant ou les reproduisant. Cela ferait de la pornographie un révélateur de la hiérarchie entre désir dominant et désir dominé. De fait, le désir masculin reposerait sur le concept de besoins physiques à satisfaire, tandis que le désir féminin serait plus passif, ce qui incarnerait la domination du masculin directement dans le corps des actrices pornographiques.

Selon Linda Williams, l’origine de cette représentation des désirs peut se situer à la fin du XIXe siècle, où l’autrice observe une fétichisation du corps des femmes qui fait que le corps féminin est de plus en plus perçu comme « saturé de sexualité ». L’illustration principale utilisée dans sa démonstration est Animal Locomotion, un ouvrage scientifique d’Edward Muybridge datant de 1887 mettant en scène des hommes, des femmes et des animaux. Ces photographies montrent une sexualisation « encodée » dans les mouvements de la femme, bien plus que dans ceux de l’homme. Par exemple, une femme va être vêtue d’un voile transparent sur le corps alors que l’homme sera nu, ou bien une main va être portée sans raison pratique à la bouche, alors que les hommes vont s’adonner à des gestes et travaux manuels simples. Les femmes sont donc mises en scène, bien plus que les hommes : « les hommes agissent et les femmes apparaissent », dit Linda Williams. Dès lors, ces photos, considérées comme scientifiques à l’époque, ne capturent pas de vérité scientifique mais bien « la manière différenciée des corps de se comporter socialement ». Linda Williams considère donc Muybridge comme le « précurseur d’une tradition cinématographique de fétichisation » du corps féminin.

Et voilà, c’était la première partie de ce bel historique des porn studies ! Le prochain article évoquera plus en détail le tournant pro-sexe grâce à Linda Williams.

Bibliographie :

 Dworkin A., Pornography: Men Possessing Women, Putnam, 1981. 

 MacKinnon C., « Turning rape into pornography », in Stiglmayer A., Mass rape : the war against women in Bosnia-Herzegovina, University of Nebraska Press, pp. 73-81. 

 Bourdieu Pierre. « La domination masculine ». In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 84, septembre 1990. Masculin/féminin-2., p.5-11.

 Spencer B., « La femme sans sexualité et l’homme irresponsable » In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 128, juin 1999, pp.29-33.  

 Williams, L., « La frénésie du visible. Pouvoir, plaisir et savoir pornographique moderne », in Vörös F., Cultures pornographique, Anthologie des porn studies, Paris, Editions Amsterdam, 2015. 

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