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L’avenir sombre des chevaux

Posté par Beaumont 2 octobre 2019 0 commentaire

Dans un article de Paris Match du 31 juillet 2019, l’écologiste Yves Cochet, acquis à la théorie de l’effondrement, pose joyeusement avec sa fille et sa jument dans un champ fleuri.

Yves Cochet, comme de nombreux autres écologistes convaincus de l’imminence d’un effondrement brutal de nos sociétés à cause de l’épuisement des ressources fossiles, a décidé d’anticiper en travaillant à se rendre le plus autonome possible dans différents domaines : alimentation, habitat, eau, énergie, etc. Et c’est pour le transport qu’il compte précisément sur ses deux juments et sa calèche : « quand il n’y aura plus ni essence ni électricité, ce sera l’un des seuls moyens de se déplacer ».

L’exploitation des chevaux pour leur force de traction (labour ou déplacement) revient largement à la mode dans les milieux écologistes. Une association, le Centre européen de ressources et de recherche en traction animale (CERRTA), propose des formations, et son fondateur Jean Louis Canelle, responsable de la commission cheval de la confédération paysanne, se bat pour faire reconnaître le cheval comme une énergie renouvelable comme les autres.

La photo prise par le journaliste de Paris Match est buccolique, mais est-ce là une émouvante scène de communion avec la nature que nous propose l’ex-député Vert ? La jument Olga toute harnachée, mors aux dents, tracte une petite calèche dont on peut supposer que, « dans la nature », elle ne serait certainement pas encombrée.

L’idée des écologistes selon laquelle on pourrait utiliser le cheval comme une énergie renouvelable a de quoi étonner de la part de ceux qui clament fièrement qu’ils sont des amoureux de la nature. Excluent-ils les chevaux de la « Nature » qu’ils célèbrent ? Ou bien manquent-ils seulement d’informations sur la compatibilité entre l’exploitation des chevaux et le bien-être des chevaux ?

Il me semble intéressant d’approfondir la condition des chevaux domestiques pour traiter un paradoxe ou une contradiction entre la pensée écologiste et l’éthique animale, deux pensées complexes que l’on a trop vite tendance à ranger sous la même catégorie du retour contemporain et nostalgique à la « nature ».

Les chevaux sont en effet soumis à de nombreuses pratiques d’exploitation très diverses, qui ont ceci de remarquables que les exploiteurs revendiquent leur amour des chevaux. Le site ACTA Gironde recense de façon très précise et référencée ces pratiques et les souffrances qu’elles infligent aux animaux. L’équitation, qu’elle soit de loisir ou de compétition, les courses hippiques, le cirque, le théâtre équestre, le corrida. Dans chacun de ces cas les chevaux subissent des conditions d’existence misérables. Depuis le débourrage qui leur apprend la soumission à l’être humain et leur cause les douleurs du mors et de la cravache qui les accompagneront toute leur vie, jusqu’à leur abandon terminal à l’abattoir lorsqu’ils ne sont plus opérationnels pour exécuter leur tâche, en passant par leur détention et leur transport confinés, leur séparation de leurs congénères, les troubles musculaires et squelettiques qu’ils développent à cause d’un travail trop intense, les stéréotypies comportementales engendrées par des conditions de vie contraires aux normes éthologies de leur espèces, la liste est longue des souffrances que les prétendus amoureux des chevaux leur font subir en toute connaissance de cause.

Concernant plus spécifiquement les chevaux de trait, qui seront les grands perdants de la catastrophe écologique qui nous attends suite à l’effondrement de notre système d’approvisionnement bon marché en énergie fossile, leur sort n’est guère plus enviable. Certes, ils sont beaucoup moins nombreux aujourd’hui à pâtir du joug humain depuis la mécanisation de l’agriculture. Les espèces conservées sont maintenant destinées à enchanter d’un tour de calèche des vacanciers urbains trop épuisés pour marcher ou pédaler, et désireux de retrouver un peu du folklore de la campagne. On continue cependant de les faire travailler. Dans certaines municipalités, ils tractent les remorques des agents de ramassage des ordures ou d’entretien des espaces verts. Enfin des paysans bio adeptes du retour à la Terre, méconnaissant sans doute le fait qu’en agroécologie le labour n’est plus une nécessité, font tracter des charrues à l’animal. Il faudrait peut-être informer ces décroissants du fait que si les espèces de chevaux de trait qu’ils exploitent sont encore élevées, c’est surtout grâce au lobbying de l’industrie de la viande équine. Ainsi le Monde dans un article de 2009 exhortait ses lecteurs, au prix d’un scandaleux sophisme, à manger du cheval pour pouvoir le sauvez !

C’est donc au cheval tracteur que revient le mérite de diminuer NOTRE empreinte carbone pour répondre à NOS besoins. Et pourtant aucune rétribution ne vient payer le juste prix de ce sacrifice. Au contraire c’est lui qui en paye le prix. Car toutes les souffrances répertoriées plus haut lui sont aussi réservées. Le cheval de trait doit être débourré par le moyen d’un dressage qui chez le cheval se résume à un exercice de soumission. Il s’agit tout bonnement de le mâter, de le rendre docile, pour qu’il se résigne finalement à accepter ce que spontanément il ne pourrait pas supporter : un mors qui lui meurtrit les dents et les gencives, un attelage lourd à tirer, des coups de cravache, etc.

Certes, tout dépend de l’agressivité de la main de celui ou celle qui tient les rennes, et il y a aussi des mors plus doux et tolérables que d’autres. Le dressage sans mors semble également possible d’après certain.e.s professionnel.le.s. D’autre part les méthodes modernes du débourrage, celle de l’éthologie équine, sont moins violentes et reposent sur la communication et la relation personnelle du cheval à son dresseur. Et je remercie au passage mon amie Anaïs, ancienne cavalière, de m’avoir apporté ses nuances. Mais il faudrait déjà savoir si des telles méthodes peuvent être compatibles avec une utilisation massive des chevaux pour tous les usages auxquels ils seront destinés après l’effondrement du pétrole, et s’il est possible de former assez de gens à ces méthodes. Et quand bien même le dressage du cheval serait moins douloureux pour lui, l’éthologie ne répond pas au problème du bien-être du cheval dans sa globalité. Monter sur un cheval ou lui faire tracter une calèche pour nos déplacements, c’est toujours lui imposer un fardeau physique qui à terme détériore sa santé et diminue son espérance de vie. De plus, tenir des masses de chevaux immédiatement disponibles pour toutes ces tâches impliquerait de les confiner dans des endroits facile d’accès, donc dans des lieux bien trop étroits, en les isolant les uns des autres.

Par conséquent, à la vue de ce sinistre tableau de l’exploitation équine, je pense qu’il n’est tout simplement pas possible de faire travailler des chevaux à notre service sans commettre à leur égard des torts injustifiés. D’abord parce qu’on les soumet à des douleurs physiques et psychologiques qu’on jugerait insupportables si on infligeait des douleurs équivalentes à des être humains. Ensuite parce qu’un tel travail implique une prise de pouvoir sur le cheval – le pouvoir se définissant comme la capacité à faire faire à quelqu’un quelque chose qu’il n’aurait pas fait spontanément – qui est d’une ampleur sans égal. Si donc je refuse comme anticapitaliste la prise de pouvoir d’un capitaliste sur le travail de ses salariés et la valeur économique qu’ils produisent, je ne vois pas comment je peux justifier une telle prise de pouvoir sur le cheval et son travail.

La conclusion de mon analyse veut être un avertissement, non seulement à celles et ceux qui aiment ou disent aimer les chevaux, mais surtout aux écolos qui envisagent sérieusement l’idée de remplacer le pétrole par le cheval : ce n’est pas une option envisageable du point de vue de l’éthique animale. Si la société écologique de demain veut s’édifier sur des principes de justice, sur une autre conception du travail, de la production et de la consommation, elle ne doit pas se contredire en adoptant pour base énergétique l’exploitation massive d’êtres sensibles qui par leur exposition à la souffrance méritent d’être protégés par des droits.

Sources :

https://www.parismatch.com/Actu/Environnement/Yves-Cochet-fait-son-retour-a-la-terre-1639903

– Emilie Gilet, « Le cheval, une énergie renouvelable » (http://emiliegillet.fr/wp-content/uploads/2016/03/nrjrenouvelable.pdf)

https://acta-gironde.com/chevaux/

– Boussely L.M., Étude bibliographique du bien-être chez le cheval, 2003 : http://theses.vet-alfort.fr/telecharger.php?id=456

– Valéry Giroux, Contre l’exploitation animale, 2017, pp. 364-370.

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