
Avec la parution de son récit « Et la joie de vivre », écrit avec Judith Perrignon, celle qui est devenue une icône de la lutte contre les violences sexuelles livre un témoignage d’une précision chirurgicale. Plus qu’un retour sur le procès de Mazan, c’est l’autopsie d’une trahison intime et la chronique d’une renaissance exemplaire.
Pendant des décennies, elle a cru vivre une existence ordinaire, ancrée dans la complicité d’un mariage de cinquante ans. Pourtant, le 2 septembre 2024, le monde de Gisèle Pelicot bascule définitivement dans l’arène publique du tribunal d’Avignon. Refusant le huis clos pour que « la honte change de camp », elle a forcé la société à regarder en face l’innommable : des années de viols orchestrés par son propre mari, Dominique Pelicot, impliquant des dizaines d’inconnus alors qu’elle était inconsciente, sous l’emprise de sédatifs.
L’autopsie d’un double jeu
Dans son ouvrage Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot ne se contente pas de relater l’horreur des faits. Elle mène une enquête introspective sur sa propre vie. Comment a-t-elle pu ne rien voir ? Cette question, qui a hanté les audiences et les réseaux sociaux, elle se la pose avec une honnêteté brutale. Elle scrute les « vestiges parmi les cendres » de son passé, cherchant désespérément à comprendre à quel moment l’homme qu’elle aimait s’est effacé derrière le prédateur.
Le livre met en lumière la banalité du mal : Dominique Pelicot n’était pas un monstre tapi dans l’ombre, mais un mari, un père et un voisin en apparence dévoué. C’est cette dualité que Gisèle explore, refusant de laisser son bourreau effacer les cinquante années de sa vie au motif qu’elles étaient fondées sur un mensonge.
Une dignité comme armure
Face à « la meute » — ces cinquante hommes aux profils si communs (pompiers, artisans, retraités) — Gisèle Pelicot a opposé une silhouette droite et un regard clair. Dans son récit, elle explique cette raideur qui a parfois été mal comprise : pour ne pas sombrer, elle a dû se muer en « invincible ». « Je n’aime ni les larmes, ni les effusions en public », confie-t-elle. Sa dignité n’est pas une absence de souffrance, mais une stratégie de survie. Chaque pas vers le tribunal, chaque mot prononcé à la barre était un acte de résistance contre la destruction programmée de son identité.
Le combat pour la « Joie de vivre »
Le titre de l’ouvrage peut surprendre au regard de la tragédie, mais il définit l’essence même de cette femme de 73 ans. Reconstruction ne signifie pas seulement obtenir justice, mais se réapproprier le droit au bonheur. Malgré les relations familiales mises à rude épreuve par le séisme de la trahison, Gisèle Pelicot refuse la haine comme moteur.
En choisissant de publier ce témoignage, elle transforme son traumatisme individuel en un enjeu politique et social majeur. Elle n’est plus seulement la victime de Mazan ; elle est celle qui a ouvert une brèche dans le mur du silence entourant la soumission chimique et le viol conjugal.
Et la joie de vivre est le carnet de bord d’une funambule qui, après avoir vu le sol se dérober sous ses pieds, a décidé de continuer à avancer sur le fil, les yeux fixés vers l’horizon, avec une détermination que rien ne semble plus pouvoir briser.





