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De science à fiction : assister le processus d’adaptation humain

Posté par Nathanael 1 octobre 2018 0 commentaire

Que peuvent bien avoir en commun John C. Wright, un très talentueux écrivain de science-fiction, Donna Haraway, une des plus influentes critique scientifique et féministe, et la fameuse plateforme de jeux vidéos Steam? Le potentiel de la fiction pour préparer l’humanité aux conclusions scientifiques.

  • Sphère de Dyson et immortalité

Je m’explique. John C. Wright est l’auteur de la trilogie de L’Oecumène d’or, dont l’action se déroule dans notre système solaire, quelque dix milles ans dans l’avenir. Durant ce laps de temps, les avancées technologiques ont été incroyables – on admirera la technologie permettant la création d’une “banque nouménale” dont la fonction est de créer une sauvegarde informatique de la conscience de chaque être vivant (à des prix accessibles à une écrasante majorité de la population); une sphère de Dyson autour du soleil (pour celleux d’entre vous pas vraiment à l’aise avec les théories autour du paradoxe de Fermi: https://waitbutwhy.com/2014/05/fermi-paradox.html, cette technologie est censée permettre à une civilisation assez avancée de construire une sphère autour de l’étoile la plus proche afin d’en optimiser l’utilisation de son énergie); un système politique basé principalement sur la maîtrise de soi (notons la nécessité de régler ses problèmes pacifiquement quand on peut être ressuscités à sa dernière sauvegarde indéfiniment) et un système judiciaire renforcé par la menace d’ostracisme.

Sans vous spoiler l’intrigue, je peux attirer votre attention sur les merveilles qu’accomplit ce roman quant aux potentiels démêlés juridiques et moraux susceptibles de transparaître dans une telle société: Hélion, à qui appartient la structure faisant office de sphère de Dyson autour du soleil (et par conséquent un des individus les plus riches de l’Oecumène d’or), est à bord de cette structure lorsque survient une tempête solaire imprévue, et d’une violence spectaculaire. Tout le monde ayant fuit le “navire”, il reste seul sur les lieux, afin de minimiser les dégâts potentiels causés par les radiations. Au moment où les derniers barrages rompent, le voilà calciné de lave, vivant une épiphanie. Malheureusement, les radiations brouillent le signal contenant ses données nouménales (relatives à l’enregistrement de sa personnalité), avec pour conséquence que la copie de sauvegarde de Hélion ne dispose pas de cette dernière heure, donc de cette épiphanie. Or, aux yeux de la loi, une sauvegarde peut prétendre être la même personne si et seulement si aucune différence majeure dans la personnalité n’est établie entre la sauvegarde et l’être originel – ce qui n’est pas le cas pour lui. Juridiquement mort (concept profondément archaïque pour cette civilisation), l’immense fortune de Hélion doit donc être légué à son fils, Phaéton…

  • Régimes politiques et pénuries de ressources

Tournons-nous à présent vers un autre type de narratif: celui que nous propose Frostpunk, accessible par la plate-forme Steam. Ce jeu vidéo dystopique place le.la joueur.se à la tête d’une petite troupe de survivant.e.s fuyant Londres lors de la propagation d’une nouvelle ère glaciaire débutant vers la fin du XIXème siècle. L’idée est de fonder un village autour d’un générateur encore en état de marche que l’équipe a eu la chance de découvrir lors de sa migration (vers le Nord, pour survivre à une Ère glacière – personne n’a parlé de logique!). Il s’agit de récupérer autant de survivants que possible et de préparer la population à une vague de froid sans précédents. Parmi les ressources qu’on se retrouve à gérer, on y trouve le bois, le métal, la nourriture crue, les rations préparées, et – d’une importance capitale pour maintenir une température décente malgré les -60°C – le charbon; mais aussi l’espoir et le mécontentement de la population. Afin d’optimiser la survie de la communauté, le.la joueur.se peut avoir recours à une arborescence linéaire de technologies, mais aussi de lois, parmi lesquelles on peut choisir.

Ces lois ont pour but de pallier à des situations difficiles pouvant avoir lieu dans un milieu extrêmement hostile. Dans le premier set de lois, par exemple, on pourra faire voter les 3×8 au lieu d’horaires de jour ; la production de soupe en lieu et place de repas dignes de ce nom ; et la possibilité de faire travailler des enfants dans les cuisines – ce qui libère des travailleurs, pour qu’ils puissent aller chasser, par exemple. Mon expérience avec le jeu se limite à un play-through d’un Youtubeur, lequel ne cessait de répéter : « Des temps difficiles demandent des mesures désespérées » (desperate times ask for desperate measures), avant de passer une loi qui ferait descendre dans la rue des millions de gens dans nos sociétés aux droits des travailleurs relativement bien défendus.

Aux alentours d’un quart de la durée d’un jeu (quelques heures au total), le.a joueur.se se retrouve confronté.e à un choix entre deux nouvelles arborescences de lois : la Spiritualité, ou le Contrôle – et voilà que notre cher Youtubeur, se basant sur sa devise, opte pour le set de lois sur le Contrôle. Dans ce set là, tout un tas de lois orientent plus ou moins le régime politique vers la dictature – on peut établir des tour de gardes, des vigiles, une milice, une prison, une potence, la délation, le choix est laissé aux goûts de la personne qui contrôle, soit le.a joueur.se.

Bien sûr, rien ne nous force à choisir parmi les options les plus extrêmes – si, un jour, je joue à ce jeu, j’opterais sûrement pour la Spiritualité, histoire de voir les options plus « pacifiques ». Mais lorsque certains besoins de bases ne sont plus couverts (tels que la nourriture, la chaleur), et que la situation est désespérée au point que les survivant.e.s se croient les derniers représentants de l’humanité sur Terre, le désarroi et l’urgence peuvent faire prendre des décisions impensables dans nos sociétés actuelles.

  • Fiction, imagination et préparation

Loin de vouloir me lancer dans un bras de fer argumenté avec Donald Trump, imaginons que les prédictions de centaines de scientifiques climatologues et autres sur la planète envisagent d’ici une cinquantaine d’années se réalisent. Il nous suffit simplement de sélectionner une seule de ces prédictions – la pénurie de pétrole – pour que des conséquences désastreuses soient déjà envisageables : l’immense majorité de l’approvisionnement alimentaire se base sur le pétrole.

D’accord, il s’agit d’une autre situation, mais le principe est le même. Ces simulations, ces narratifs, ces jeux vidéos et romans de science-fiction, ce sont autant de chances que nous avons de nous préparer à ce qui pourrait arriver, autant de chances de faire fonctionner notre imagination, de nous demander ce que nous, nous ferions, dans cette situation. Plus encore qu’un outil pour nous préparer, la fiction nous permet d’aller plus loin, et de nous imaginer comment le monde pourrait être meilleur – et c’est cet outil-là sur lequel la scientifique Donna Haraway se base.

Dans une grande majorité de ses articles, elle établit des parallèles entre ses recherches et la fiction (fantasy ou science-fiction), décrivant le lien empathique entre les humains et leur daemons dans la Croisée des Mondes, de Philip Pullman et exhortant l’humanité à s’en inspirer dans son rapport avec les animaux, ou encore rapportant les mondes extraterrestres de féministes écrivaines de science-fiction, dans lesquels le patriarcat n’a jamais existé, ou l’identité de genre est si fluide qu’elle n’est plus pertinente.

Certes, les phénomènes politiques et sociaux de L’Oecumène d’or sont encore un peu loin, mais si on considère déjà les quelques crises débordant nos sociétés ‘modernes’ (l’immigration en Europe, les décennies sanglantes aux Moyen-Orient et en Afrique, le tourisme sexuel et l’exploitation infantile en Asie du Sud-Est, la déforestation en Amérique du Sud, le Jour du Dépassement, et autres merveilles dont nous pouvons remercier notre passé colonial et notre supposée modernité), cela nous donne un goût des situations auxquelles nous pourrions être confronté d’ici quelques millénaires, lorsque les avancées technologiques auront révolutionné notre ontologie.

 

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