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De la nécessité du congé menstruel

Posté par Marie 6 octobre 2019 0 commentaire

Cet article est rédigé depuis le fin fond de mon lit. J’ai une bouillotte sur le bas du ventre, un vieux bas de pyjama, des nausées permanentes et tellement mal au ventre que j’ai envie de pleurer. Bienvenue dans le monde formidable de mes règles.

Le 13 mars, une proposition de loi avait fait son apparition au parlement Italien concernant la mise en place d’un « congé menstruel » de deux jours par mois pour  toutes les personnes ayant des règles douloureuses. 5 députées démocrates étaient à l’origine de ce projet, qui avait pour objectif premier de défendre les droits de femmes souffrant de dysménorrhée * , à condition que celles-ci soient en CDI et fournissent un certificat médical annuel. Dans ce texte de loi, qui est toujours en cours d’examen, le congé pourrait s’élever jusqu’à 3 jours par mois, en fonction de la gravité des douleurs ressenties.

*La dysménorrhée est le terme médical désignant les règles douloureuses. Il existe deux types de dysménorrhée : la dysménorrhée dite primaire, la plus courante, désigne les règles douloureuses (spasmes dans le bas de l’abdomen, nausées, vertiges, douleurs musculaires… ) en l’absence de pathologie connue. La seconde, dite dysménorrhée secondaire, apparaît souvent plus tard dans la vie (et non dès les premières règles) et a une origine pathologique : endométriose, adénomiose, fibromes utérins…

 L’annonce de ce projet de loi a apporté une grande controverse, notamment au sein des médias français. Pour beaucoup, il était issu d’un caprice, d’un délire italien qui passerait aussi vite qu’il est arrivé sur les devants de la scène politique. Or, il est toujours bon de rappeler que les congés menstruels existent dans plusieurs pays : le Japon, précurseur, a instauré dès 1947 ce « congé physiologique » tels qu’ils le nomment, et qui est toujours appliqué de nos jours.

L’Indonésie, la Corée du Sud, Taïwan et plus récemment la Zambie proposent également ce congé menstruel aux personnes en ayant besoin. Il est intéressant de constater que la majeure partie de ce pays sont considérés comme « non-occidentaux » : ainsi, les voix s’appliquant à critiquer l’idée du congé menstruel en invoquant les « dérives » bien-pensantes occidentales n’ont que très peu d’arguments valables.

L’un des arguments les plus régulièrement mis en avant lorsqu’on évoque la possibilité d’instaurer le congé menstruel en France est celui de l’importance de l’égalité entre les sexes. Pour beaucoup, l’idée même d’instaurer un congé exclusivement féminin nuirait à tous les efforts des dernières décennies visant à homogénéiser les conditions de travail indépendamment du genre de l’employé.e. Le congé menstruel viendrait donc théoriquement rajouter un déséquilibre professionnel entre hommes et femmes. Dans la mesure où la possibilité d’un éventuel congé maternité à venir, par exemple, a déjà un impact excessivement négatif sur le taux d’employabilité des femmes, l’existence du congé menstruel creuserait l’écart de salaires et d’employabilité entre un homme et une femme ayant les mêmes qualifications.

Cet argument pose la question de la différence entre l’égalité et l’équité. L’égalité vise à fournir exactement les mêmes ressources à chacun.e.s ; l’équité vise plutôt à adapter les aménagements en fonction des besoin de chacun.e afin de compenser leur handicap pour les mener au même point que s’iels n’en avaient pas.

Or, il est essentiel à mon sens de faire preuve d’équité lorsqu’on considère le problème des dysménorrhées. Les règles douloureuses de certaines femmes, qu’elles soient issues d’une pathologie ou non, peuvent les empêcher tout à fait de travailler. Lorsque les crampes abdominales empêchent de rester debout par exemple, ou que la douleur cause des vomissements, il n’est pas envisageable pour certaines d’aller au travail, d’autant plus lorsque ce travail est physiquement pénible.

Je suis enseignante. Ce métier m’oblige à rester debout, mobile et concentrée toute la journée, et ce devant une petite trentaine d’adolescent.e.s. Je souffre de dysménorrhée secondaire, et laissez-moi vous dire que si par malheur mes deux premiers jours de règles tombent sur des jours de semaine, je souffre le martyr, à tel point que ça m’est déjà arrivé plusieurs fois de devoir quitter le collège en milieu de journée pour rentrer chez moi. Et même avec un certificat médical (qui n’est pas toujours facile à obtenir, l’idée que « les règles sont forcément douloureuses » étant bien ancrée dans le corps médical), mon statut de fonctionnaire fait que je dois prendre une « journée de carence ». Traduction : malgré mon certificat, je ne serai pas payée ce jour-là. Ainsi, ma seule condition de femme biologique me coûte à elle seule 80 euros par mois d’arrêt de travail ; sans considérer le prix des protections hygiéniques, de la consultation pour obtenir le certificat et des médicaments qui vont souvent avec.

Ainsi, par souci d’équité, je juge le congé menstruel essentiel pour que les conditions de travail des personnes ayant leurs règles soient égales à celles des personnes ne les ayant pas. Plutôt que d’orienter le débat vers la différence entre égalité et équité, et vers quelle forme de remédiation serait plus bénéfique à la condition féminine, peut-être devrions nous nous intéresser à la manière dont nous pensons le travail dans sa globalité. En développant le télétravail par exemple, ou en repensant les sacro saintes « horaires de bureaux », peut-être que nous arriverons à un système plus tolérant, plus juste, et surtout moins douloureux.

Sur ce, je m’en vais remettre de l’eau chaude dans ma bouillote et vérifier que mes draps ne sont pas pleins de sang, mais j’ai de tels vertiges que j’ai peur de vomir en me levant. Quelle capricieuse je fais, vraiment !

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