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LES PORN STUDIES, OU L’ÉTUDE DE LA PORNOGRAPHIE [3/3]

Posté par Loupche 6 avril 2020 0 commentaire

A l’heure où j’écris cet article — en plein confinement —, je découvre les opportunités dont regorge le temps à la maison. Entre autres, ma soif d’apprendre peut enfin prendre toute sa place, et je me suis dit que je n’étais pas la seule dans ce cas ! J’ai donc décidé de transformer un petit morceau de mon mémoire de Master en une série d’articles. Ne t’inquiète pas, rien d’indigeste, bien au contraire, difficile de faire plus cool comme sujet de mémoire que : la pornographie.

Permets-moi donc de te faire une petite présentation des porn studies, ou bien de l’étude sociologique de la pornographie, qui est un champ de la sociologie depuis les années 1970. De cette époque à aujourd’hui, les études sur le genre et la sexualité ont opéré un changement radical de perception de la pornographie. En effet, on passe d’un militantisme en faveur de l’interdiction de la pornographie à une étude de cette dernière comme un matériel culturel. A partir de la publication de l’ouvrage collectif Porn Studies, dirigé par Linda Williams en 2004, la pornographie devient un objet d’étude à part entière et s’extrait du débat sur l’existence des images en elles-mêmes.

Ceci est la troisième et dernière partie de cette super série. Tu peux lire la première partie en cliquant ici, et la deuxième partie en cliquant .

Tu trouveras la bibliographie en fin d’article !

Troisième partie : l’évolution des normes sexuelles et pornographiques

Depuis une décennie, les porn studies cherchent à dépasser le débat portant sur l’existence des images pour se concentrer sur l’analyse de leur diversité et sur leur réception, à savoir les pratiques des consommateurs et consommatrices. Dans l’introduction de son Anthologie, Florian Vörös met immédiatement en garde face à la facilité de tomber dans la binarité entre le porno mainstream et ses alternatives. Pour lui comme pour beaucoup d’autres sociologues en porn studies, il faut envisager la pornographie dans sa pluralité et son dynamisme, alors que le mot mainstream fige une opposition entre un porno classique dégradant pour la femme et la pornographie féministe, niant toute évolution possible. L’auteur considère que le but actuel des porn studies est plutôt de trouver ce qui dirige les individus sans distinguer au préalable ce qui est la norme de ce qui est alternatif. Dès lors, la consommation de pornographie peut être étudiée comme un comportement culturel, ce que font Clarissa Smith, Martin Baker et Feona Attwood dans leur article « Les motifs de la consommation de pornographie », qui revient sur leur enquête « Porn Research » et pose la question de l’inscription de la pornographie dans la vie sexuelle des individus. 

Leur enquête montre, entre autres, que les personnes cherchent activement les représentations explicites de la sexualité qu’elles désirent voir, ce qui va à l’encontre du discours commun selon lequel nous serions exposé·e·s passivement à la pornographie. Être actif et active dans la recherche de ses fantasmes n’est donc pas marginal. Parmi les raison évoquées par les enquêté·e·s pour regarder de la pornographie, on compte « lutter contre l’ennui » ou « s’évader », mais aussi comme un moyen « de s’explorer et de s’identifier », Les auteurices concluent leur article en statuant que la pornographie est « une corne d’abondance de possibilités » qui permet aux publics d’imaginer, de se projeter. Le fait que ce constat constitue leur conclusion montre bien l’importance de la pornographie dans la possibilité d’épanouissement des fantasmes dans la sexualité des individus. Elle peut même, selon les différentes situations sociales, avoir un pouvoir politique d’émancipation, comme l’écrit Richard Dyer à propos de la sexualité gay : « le désir homosexuel a été construit comme un désir pervers et indicible ; le porno gay dit/montre la sexualité gay ». 

Ainsi, la pornographie est un outil d’étude de ses propres fantasmes, et permet à différents profils d’accéder aux différentes représentations de la jouissance, comme cela pourrait être le cas d’un jeune homosexuel isolé qui découvrirait les pratiques sexuelles entre hommes à travers la pornographie. Malgré tout, si les porn studies mettent aujourd’hui l’accent sur l’hétérogénéité du matériel pornographique et des pratiques qui lui sont liées, il n’est pas nié que la pornographie se consomme dans un entre-soi masculin. L’analyse de l’industrie pornographique de Mathieu Trachman montre bien que les postes importants de production et de réalisation sont quasiment tous occupés par des hommes, limitant les femmes à leur place d’actrice. Produite par des hommes, la pornographie est principalement une « économie sexuelle gouvernée par l’appropriation des femmes » où leur corps devient « la matière que travaillent les pornographes ». Le coût social demandé à une actrice pornographique est bien plus élevé que pour un acteur. On demande à la femme de transgresser les normes sexuelles qui régissent sa vie quotidienne, ce qui la fait s’exposer à une condamnation morale bien plus forte.

« Une partie de l’idéologie moderne veut que le désir soit le domaine des hommes, la pureté celui des femmes. Il n’est pas surprenant que la pornographie et les perversions aient été comprises comme des éléments du domaine masculin. Dans l’industrie du sexe, les femmes ont été autant que possible exclues de la production et de la consommation, et remplissent principalement le rôle de travailleuses. Pour pouvoir participer aux « perversions », les femmes ont eu à surmonter de sérieuses limitations de leur mobilité sociale, de leurs ressources économiques et de leur liberté sexuelle. »

— Gayle Rubin

En termes de réception, la pornographie évolue par sa forme, avançant à la vitesse des progrès techniques de l’industrie culturelle. Quand un medium apparaît, que ce soit le DVD, le téléchargement de plus en plus rapide ou le streaming, elle se l’approprie immédiatement. Dans les années 2000, la création des tubes, grandes plateformes de streaming de vidéos pornographiques comme YouPorn, Pornhub ou xHamster augmente drastiquement l’accès à ce contenu et modifie sa forme, passant de la consommation de films (en DVD ou téléchargés) d’environ une heure à celle de vidéos de dix à vingt minutes. Les tubes permettent par ailleurs une consommation gratuite et anonyme. Ainsi, Internet bouleverse la consommation des spectateurs et la manière dont elle est considérée dans les médias. La domestication de la pornographie causée par sa plus grande accessibilité vient réveiller les paniques morales à l’idée que les publics considérés comme fragiles et traditionnellement protégés par le foyer puissent y être passivement exposés : les jeunes adolescents et les femmes. En réalité, comme le montrent les statistiques récupérées par l’enquête « Porn Research », les internautes recherchent de façon active les représentations désirées. L’enquête met en avant le fait que les répondant·e·s de moins de 18 ans indiquent un désir de s’exprimer face au discours dominant les considérant comme « victimes passives de la pornographie ». De fait, les auteurices insistent sur le fait que les participant·e·s à l’enquête ayant moins de 18 ans « témoignent d’une conscience aiguë » qui s’oppose à l’idée d’un « public vulnérable, dénué de goût, de discernement et de réflexivité », puisque leurs réponses permettent d’approcher la pornographie de manière plus nuancée, moins alarmiste et moraliste. 

Pour ce qui est des normes sexuelles, l’évolution de ces dernières décennies n’a rien d’une révolution.

« Une première interprétation doit être écartée: l’idée, pourtant répandue, qu’il se serait produit une « révolution sexuelle », et qu’elle aurait contribué, pour le meilleur ou pour le pire, à lever les contraintes et les normes antérieures en matière de sexualité. Cette représentation des changements et de l’évolution normative dans les trois ou quatre dernières décennies ne résiste pas à un examen approfondi. […] On se propose de décrire les transformations des dernières décennies comme le passage d’une sexualité construite par des contrôles et des disciplines externes aux individus à une sexualité organisée par des disciplines internes. […] Plus que d’une émancipation, d’une libération ou d’un effacement des normes sociales, on pourrait parler d’une individualisation, voire d’une intériorisation, produisant un déplacement et un approfondissement des exigences et des contrôles sociaux.»

Michel Bozon

Tout comme les actrices pornographiques doivent payer un coût moral en transgressant les normes sexuelles de leur appartenance genrée, les femmes (et les hommes) ont une obligation implicite à l’activité sexuelle qu’elles ne doivent jamais interrompre. Cette injonction transcende les variations d’âge, de santé ou de statut conjugal (célibataire, en couple, marié·e, veuf·ve). On observe donc une des « disciplines internes » qu’évoque Michel Bozon, qui est réellement une « nouveauté contemporaine ». Sortie du domaine de la reproduction et de la pure conjugalité, la sexualité devient plus variée et répond donc à des normes plus intériorisées. 

Bibliographie

 Vörös F., « Introduction. Le porno à bras-le-corps, Genèse et épistémologie des porn studies  », in Vörös F., Cultures pornographiques, Anthologie des porn studies, Paris, Editions Amsterdam, 2015.

 Dyer R., « Le porno gay, un genre filmique corporel et narratif » in Vörös F., Cultures pornographiques, Anthologie des porn studies, Paris, Editions Amsterdam, 2015, p.49. 

  Vörös F., « Partager l’intimité des publics : genre, sexualité et complicité hégémonique dans une enquête en réception », in Sciences de la société, n° 92 , 2014, pp.193-207.

 Trachman M., Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, La Découverte, Paris, 2013.

  Rubin G., « Blood Under the Bridge. Reflections on Thinking Sex », GLQ. A Journal of Lesbian and Gay Studies, 2011.

 Martin L.,« Jalons pour une histoire culturelle de la pornographie en Occident », in Le Temps des médias, 2003/1 n°1.

 Bozon M., « La nouvelle normativité des conduites sexuelles ou la difficulté de mettre en cohérence les expériences intimes », 2004.

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