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Chantons le féminisme [3/3] : Renaud, mythe de la virilité et bonnes intentions

Posté par MaryCherryTree 2 décembre 2018 0 commentaire

Lorsqu’on parle de sexisme dans la bulle médiatique, on a tendance à pointer du doigt deux coupables majeurs : les films, et les jeux-vidéo. Cependant, il ne s’agit pas des seuls médiateurs de messages sexistes, loin s’en faut ! La chanson française véhicule elle aussi un grand nombre d’éléments sexistes ; décortiquons ensemble aujourd’hui le lien entre Miss Maggie de Renaud et le mythe de la virilité.

Parmi les chanteurs actuels de variété française, je dirais sans trop d’hésitation que Renaud est souvent considéré comme le plus « subversif ». A coups de voix rauque et de visage ravagé par l’alcool, c’est si facile de le considérer comme anti-conformiste !

Et, comme un grand effectif d’hommes « bienveillants » il a malheureusement cédé à la tentation de la bonne intention. C’est-à-dire cette volonté, tout à fait honorable, mais pourtant si souvent maladroite, de faire avancer la cause féministe en faisant une action (ou, dans le cas présent, en chantant une chanson) destinée à souligner leur soutien aux luttes féministes. Mais parfois c’est raté !

Dans cette chanson, composée par Jean-Pierre Bucolo et sortie pour la première fois ans l’album Mistral Gagnant en 1985, Renaud s’attaque à Margaret Thatcher. D’ailleurs, pour être très honnête, il ne me semble pas que le but premier de cette chanson soit de défendre les femmes ; il s’agit avant tout de descendre l’ex première-ministre britannique. Notons que la chanson a fait un immense scandale du fait de sa « violence » politique et a même été censurée au Royaume-Uni. Toujours est-il que le message transmis sur les femmes dans les paroles n’est pas très digeste….

Femmes du monde ou bien putains qui, bien souvent, êtes les mêmes
Femmes normales, stars ou boudins
Femelles en tout genre, je vous aime

Waouh, ça commence bien ! Je n’arrive pas à savoir ce qui me dérange le plus tant il cumule les problèmes en si peu de mot . Est-ce le sous-entendu impliquant que les femmes « du monde » sont forcément des prostituées (gros LOL°) ? Que les femmes sont forcément soit normales, soit des stars, soit des « boudins » (vocabulaire joliment grossophobe, au passage) ? Ou, s’agirait-il plus simplement de la simple utilisation dégradante du mot « femelles » ?

En tout cas, force est de constater qu’une femme peut, aux yeux de M. Renaud, être réduite à : sa sexualité et son physique. Quelle originalité !

Même à la dernière des connes
Je veux dédier ces quelques vers
Issus de mon dégoût des hommes
Et de leur morale guerrière

Oh, trop mimi, il nous dédie cette chanson dénonçant les hommes, enfin !

Car aucune femme sur la planète
Ne sera jamais plus con que son frère
Ni plus fière ni plus malhonnête
À part peut-être, Madame Thatcher

Euh, pardon ? Pour avoir fréquenté un sacré paquet de femmes, je peux vous annoncer catégoriquement qu’il existe énormément de femmes bien plus connes que leurs frères. Je ne cesse de le dire et de le répéter, mais dire que les femmes ne possèdent pas un ou plusieurs défauts ne veut pas dire défendre les droits des femmes. Lorsqu’on prône l’égalité entre les sexes, et c’est mon cas, on prône également le droit d’être conne, égocentrique, violente… Dire qu’une femme est systématiquement plus parfaite qu’un homme c’est réduire ses caractéristiques morales à une idée préconçue de ce qu’elle devrait ou ne devrait pas être.

Femme je t’aime parce que
Lorsque le sport devient la guerre
Y’a pas de gonzesses, ou si peu
Dans les hordes des supporters

Peut-être est-ce parce que les femmes ne se sentent pas en sécurité dans des lieux publics bondés, et a fortiori les lieux publics sportifs, car elles risquent à tout moment d’être violentées, harcelées, agressées ? Si vous ne me croyez pas, il suffit de voir ce qu’il s’est passé lors des célébrations suivant la finale de la Coupe du Monde de cet été. En tout cas, moi, des femmes qui hurlent devant des matchs de foot ou de tennis, j’en connais plusieurs !

[Je me suis permis de couper un peu les paroles car la chanson est trop longue pour être entièrement analysée]

Femme, je t’aime parce que
Une bagnole entre les pognes
Tu ne deviens pas aussi con qu’eux
Ces pauvres tarés qui se cognent

Quelle chanson traitant de la différence hommes/femmes serait complète sans sa petite référence au monde automobile ? C’est un recyclage infini de clichés dont fait preuve le parolier ici, et ça se passerait (presque) de commentaire.

[…]

C’est pas d’un cerveau féminin
Qu’est sortie la bombe atomique
Et pas une femme n’a sur les mains
Le sang des Indiens d’Amérique

Argument excessivement facile à invalider d’un point de vue historique, vous ne trouvez pas ? Je n’ai pas la prétention de connaître tous les ressorts de la création de l’arme atomique mais, à mon humble avis, une femme aurait largement été capable de la créer ; presque aucune femme n’était acceptée dans les cursus offrant le niveau d’expertise nécessaire pour accomplir cette invention. Et, quand bien même elles y arriveraient, jamais elles n’auraient été acceptées dans les grands laboratoires de développement scientifique et militaire des années 1940… Ce n’est donc pas leur prétendue féminité qui les aurait empêchées de faire une telle invention, mais bien le monde patriarcal dans lequel elles évoluaient (et évoluent toujours).

En outre, je ne suis pas persuadée qu’aucune femme n’ait du sang amérindien sur les mains !

Palestiniens et Arméniens
Témoignent du fond de leurs tombeaux
Qu’un génocide c’est masculin
Comme un SS, un torero

Une fois de plus, cet argument prend des immenses raccourcis historiques et affirme des choses qui sont tout à fait fausses (des cerveaux féminins derrière le nazisme, il y en avait ! Si vous ne me croyez pas, je vous conseille ce livre glaçant, dont je ne suis malheureusement pas certaine qu’une traduction existe.)

[…]

Femme je t’aime, surtout, enfin pour ta faiblesse et pour tes yeux
Quand la force de l’homme ne tient
Que dans son flingue ou dans sa queue

Vive Renaud qui annonce fièrement qu’il aime les femmes pour leur faiblesse et pour leurs yeux. Je suis émue, vraiment.

Moi je me changerai en chien
Si je peux rester la Terre
Et comme réverbère quotidien
Je m’offrirai Madame Thatcher

Bon, celle-ci j’ai décidé de la garder quand même pour la petite pique contre Thatcher, qui est, rappelons-le, responsable d’un drame social et économique britannique ayant poussé dans la misère des millions de travailleu.r.se.s (et ayant profité aux plus riches, évidemment !).

Vous l’aurez compris, cette chanson a le don de m’agacer. Je suis bien consciente que son but premier est de se payer de la tête de Margaret Thatcher, mais le message qui la sous-tend n’est pas moins vomitif. Renaud lui-même a déclaré qu’en sortant cette chanson son but n’était « pas d’attiser les haines franco-anglaises mais de faire rire les Français d’une femme politique dont le comportement est souvent plus masculin que celui des hommes ». Et oui, c’est bien connu, une femme qui a un comportement « masculin », c’est fort drôle !

Qu’on se le dise : le rapport entre virilité et masculinité est très complexe. Les symboles habituellement associés à la virilité – force de caractère, pouvoir, cheveux courts, maîtrise des émotions – sont également associés à la masculinité. Cette dynamique socialement construite a donné lieu à une injonction à la virilité chez tous les hommes, mais aussi un rejet de la virilité féminine. C’est un sujet très vaste et complexe sur lequel je ne m’étendrai pas pour le moment, mais si la notion de « femme virile » vous paraît un peu floue, pensez par exemple à Angela Merkel. Ou, tiens donc, à Margaret Thatcher !

Loin de moi l’idée de défendre Margaret Thatcher. Ce que je défends, c’est la liberté des femmes à être ce qu’elles veulent. Une femme peut être largement aussi stupide qu’un homme. Une femme peut être largement aussi intolérante qu’un homme. Malheureusement, une femme qui daignerait avoir des attributs virils devient immédiatement victime de moqueries diverses et catégorisée « à part » des autres femmes. Comme si le monde était séparé en deux groupes bien distincts : les femmes belles, douces, sexuelles, intelligentes d’une part, les hommes forts, violents, stupides de l’autre. Et si on laissait tout le monde se placer dans la catégorie qu’iel voudrait sans en faire une grosse parodie ?

Mais surtout, c’est beau de rêver, et si le féminisme nocif de « bonnes intentions » disparaissait complètement de la surface de la Terre, ne serions-nous pas bien plus tranquilles ?

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